Cannes 2018: à propos de « Kfarnaum », de Nadine Labaki

L’enfant Zein – un petit Jésus dans un monde noyé dans le chaos : dans Kfarnaum Labaki, prix du Jury du festival de Cannes 2018, est plus proche de la vie réelle qu’elle ne l’est du cinéma d’auteur

Après avoir remporté ce Prix du jury pour Kfarnaum, la cinéaste libanaise Nadine Labaki a profité de l’occasion pour lancer un appel public en faveur des enfants libanais privés de vie décente et d’opportunité d’aller à l’école. Elle considérait une enfance difficile comme « la racine de tous les maux du monde » et appelait le public à « ne plus détourner le regard de ces enfants qui souffrent dans leur lutte contre le chaos« . Cela semble être sa dernière vision de ce que le cinéma devrait être : « la plus forte des armes dans la sensibilisation à des questions particulière. »

nadine-labakiAvec ce troisième film, Nadine Labaki a ramené le Liban – ce petit pays à la modeste production de films – à Cannes après une absence de 26 ans. La dernière fois qu’un film libanais a gagné un prix au festival, c’était en 1992, quand Maroun Bagdadi a remporté le prix du meilleur scénario pour son film La fille de l’air, moins d’un an avant sa mort subite. L’année précédente, il avait également remporté le Prix spécial du jury pour son film Hors la vie. Ceci explique la joie avec laquelle la nouvelle du prix de Labaki a été reçue de l’autre côté de la Méditerranée et le grand enthousiasme au Liban. Le fort succès public de ses deux films précédents a également concouru à susciter l’enthousiasme pour Kfarnaum parmi ses fans.

Ce nouveau travail, cependant, est radicalement différent dans le style et le contenu de ses deux œuvres précédentes (qui étaient toutes deux sélectionnées à Cannes). Son premier film, Caramel, a été projeté en 2007 à Cannes dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs, tandis que son second Halla’la-wein (Où allons-nous maintenant) a été projeté en 2011 dans la section Un certain regard. Les deux films sont attrayants, des comédies-drames légères sur la société libanaise où les femmes sont au centre de la scène. Le premier se déroule dans un salon de beauté qui se transforme en un forum pour les femmes dans une ville pleine de confusion après la guerre civile. Le second se passe dans un village de montagne isolé où les femmes essayent de diverses façons de confronter leurs hommes afin de les empêcher de participer à la guerre. Les deux œuvres dépeignent les événements de l’intrigue dans un cadre comique qui transforme le drame qui se déroule en une série de séquences divertissantes qui façonnent finalement les histoires racontées dans le film.

Cette fois-ci, Nadine Labaki a surpris tout le monde en choisissant un sujet différent, où elle s’est éloignée du monde des femmes et des histoires d’amour pour présenter une histoire tout droit sortie de la réalité. Elle a pris soin de garder secret le sujet du film, qui a demandé six mois de tournage. Il était évident que les changements qu’elle a personnellement vécus ainsi que ceux subis par le Liban (ainsi que par plusieurs autres pays arabes) depuis 2011 ont influencé sa conception de l’art du cinéma et de son rôle.

Sept années s’écoulèrent entre son dernier film et celui-ci, au cours duquel Nadine Labaki devint mère et entra dans le monde politique à travers le milieu de la « société civile », en tant que candidate aux élections municipales sur la liste de Beyrouth Madinati, une coalition politique qui vise à défier la corruption des partis politiques traditionnels. Ce nouveau sentiment d’engagement politique et la vie compliquée et difficile de Beyrouth ont poussé la réalisatrice à tenter, comme elle l’a dit plus d’une fois, d’influencer le cours des choses par le biais d’une participation active la « société civile » et aussi grâce à sa caméra, qu’elle positionne différemment.

Le sujet de Kfarnaum reste social, mais n’est plus situé dans un endroit somptueux comme un salon de beauté, ou un endroit idyllique comme un village de montagne reculé. Il se déplace dans les rues bondées de Beyrouth, en constante évolution sous l’impact de la guerre dans la Syrie voisine. En dépit de sa petite superficie et de sa population, le Liban est actuellement le pays où le plus grand nombre de réfugiés syriens se trouvent – plus de 1,5 million de réfugiés syriens vivent dans ce pays dont ils constituent un tiers de la population.

Le film adopte une approche documentaire et inclut un ensemble divergent d’histoires qui touchent à de nombreux sujet. Cependant, cette structure dramatique, conçue dans le style habituel de Labaki, ne fonctionne pas dans ce cas en faveur du film, car elle n’aide pas à s’investir profondément dans l’histoire. L’intrigue combine l’histoire de l’enfant Zein qui est maltraité par sa famille avec des questions telles que l’immigration sans papiers, les travailleurs migrants exploités et le mariage des enfants (dans le cas de la petite sœur de Zein, que l’on marie à un homme adulte). Le film semble essayer de fonctionner dans tous ces domaines à la fois pour attirer la sympathie du spectateur, et de ce fait tombe dans une sentimentalité excessive qui produit l’effet inverse. Il manque les moments intimes qui doivent être ajoutés à toute scène cinématographique pour que nous puissions sympathiser avec les personnages, comme c’est le cas dans la scène où Zein tente de sauver la vie d’un autre enfant plus jeune et le nourrit. Cette scène, où les deux enfants sont seuls, est l’une des scènes les plus touchantes et artistiquement les plus sincères du film.

Malheureusement, la sombre réalité de Kfarnaum submerge le langage du cinéma et ses possibilités. La cinématographie, qui dépeint la ruine et le chaos de l’endroit, oublie la nécessité de porter le lieu dans un autre temps, celui qui fait partie du film. Labaki ne parvient pas vraiment à créer un monde artistique parallèle, convaincant et embrassant la réalité qu’elle dépeint, et elle n’arrive pas non plus à donner au film la touche personnelle qui suggérerait un langage cinématographique plus solide et mature.

Outre les deux personnages principaux, elle ne parvient pas non plus à gérer le reste des acteurs amateurs. Les performances de la mère, de la sœur et du reste des caractères secondaires ne sont pas convaincantes , et n’aident pas le film. À mon avis cependant, le plus gros problème de Kfarnaum vient du dialogue. Zein prononce des mots qui sont beaucoup trop complexes pour un garçon de 12 ans, même si l’école de la vie dans la rue a peut-être aiguisé sa conscience, au point qu’il commence à prêcher aux autres, en particulier aux adultes. Cela nuit au film, car il le fait en s’exprimant trop brutalement.

Tous ces élément alourdissent le film la plupart du temps, dans son traitement et son rythme, et l’éloignent de la légèreté et de la fluidité requises. C’est amplifié par la durée de Kfarnaum qui est de plus de deux heures, à partir des 500 heures initiales du tournage. Tout comme Labaki, qui joue elle-même dans Kfarnaum le rôle de l’avocat qui veut défendre l’enfant Zein contre ses parents imprégnés d’ignorance et de pauvreté, dans son rôle de réalisatrice, elle fait de la caméra l’avocat défendant la réalité de cette enfance contre la société : « Je voulais savoir pourquoi la société a tellement laissé tomber ces enfants!« . En somme, Kfarnaum est finalement plus proche d’un documentaire sur le monde réel que d’une interprétation cinématographique.

Houda Ibrahim

Une_affaire_de_familleLe palmarès du Festival 2018:

Palme d’or : Une affaire de famille d’Hirokazu Kore-eda

Palme d’or spéciale : Jean-Luc Godard pour Le livre d’image

Grand prix : BlacKkKlansman de Spike Lee

Prix d’interprétation féminine : Samal Yeslyamova pour son rôle dans Ayka

Prix d’interprétation masculine : Marcello Fonte pour son rôle dans Dogman

Prix de la mise en scène : Cold War de Pawel Pawlikowski

Prix du jury : Capharnaüm de Nadine Labaki

Prix du scénario ex-aecquo : Alice Rohrwacher pour Heureux comme Lazzaro et Nader Saeivar pour Trois visages de Jafar Panahi.

Prix FIPRESCI de la Critique Internationale:  Burning de Lee Chang-dong, pour la Compétition,  Girl de Lukas Dhont pour Un Certain Regard, et  Un jour de Zsófia Szilàgyi (Semaine de la critique) pour les sections parallèles

Les Prix de l’UJC 2018

UJC 1Lors d’une cérémonie de remise de prix organisée en partenariat avec l’Association de la Presse Etrangère à la Mairie du 4° arrondissement de Paris, l’Union des Journalistes de Cinéma a remis ses prix pour 2018:

  • • le Prix de l’UJC 2018,pour l’ensemble de sa carrière, à Patrick Brion
  • • le Prix de l’UJC de la meilleure biographie ou du meilleur entretien 2017 concernant une personnalité du cinéma, à Stéphane Goudet et Louise Dumas pour leur entretien avec Ildiko Enyedi dans « Positif »
  • • La Plume d’Or 2018du journalisme de cinéma de la Presse étrangère en France, enfin, a été décernée pour la douzième fois conjointement par l’UJC et l’Association de la Presse Etrangère à Moritz Pfeifer

Enfin l’Association de la Presse Etrangère a remis son « Prix de la Mémoire du Cinéma » annuel à Jean-Pierre Léaud après une émouvante « conversation » lors de laquelle Jean-Pierre Léaud a pu revoir des images du petit Antoine Doinel interrogé par une journaliste…

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Conditions de travail des journalistes à Cannes: communiqué de l’UJC du 12 avril 2018

Communiqué de presse de l’Union des Journalistes de Cinéma du 12 avril 2018

Lors de la conférence de presse de ce jour, le Festival de Cannes n’est pas revenu sur sa décision de ne plus projeter les films aux journalistes et critiques de cinéma dans des séances de presse leur permettant de les voir en temps utile. Il ne s’agit pas d’un caprice de ces professionnels, mais d’une nécessité de publication de leurs articles au moment où l’on parle de chaque film, lors de la projection de gala qui suivait d’ordinaire, laissant ainsi le temps aux journalistes de faire leur travail – et particulièrement aux journalistes étrangers, comme le communiqué de presse de la Fipresci, la Fédération de la Presse Cinématographique Internationale, vient de le rappeler.

L’Union des Journalistes de Cinéma demande à nouveau à ce qu’un calendrier de projections réservées à la presse lui permettant de faire son travail normalement soit rétabli par le Festival,  et propose qu’en contrepartie, les journalistes signent à réception de leur accréditation un engagement d’embargo absolu de publication avant la fin de la projection de gala.

La Berlinale 2018 sous le signe de #MeToo

Le Festival de Berlin, à sa 68° édition en 2018, a traditionnellement toujours été placé sous le signe de la politique. Politique de la main tendue, tout d’abord, jusqu’à la chute du Mur qui coupait la ville en deux, lorsque c’était un des lieux de rencontre de l’Europe de l’Ouest et de celle de l’Est, avec des sélections de films placées sous le signe de l’équilibre entre les deux blocs de la Guerre Froide. Politique de la réconciliation, ensuite, entre les deux Allemagnes réunifiées. Politique de l’acceptation de la diversité, enfin, avec la transposition par certains choix des sélectionneurs de la générosité traditionnelle berlinoise envers ce que l’on appelle aujourd’hui les LGBT, la remise dans son cadre des « Teddy Awards » réservés aux films gays et lesbiens depuis 1985 en étant le signe le plus manifeste. C’est dire qu’il ne fut pas surprenant de constater que le millésime 2018 de la manifestation s’était ostensiblement placé sous le signe de l’hashtag #MeToo. Le festival s’étant doté cette année d’une charte de bonne conduite, en quelque sorte, en diffusant largement son exigence de non-discrimination et de protection contre toute sorte de harcèlement des festivaliers, les professionnels comme le public payant. D’ailleurs, la Berlinale pouvait se targuer d’être au-dessus de tout soupçon en matière d’égalité entre les sexes, puisque l’Ours d’Or avait été attribué l’an dernier à la talentueuse Ildikó Enyedi pour On Body and Soul.

TouchMeNotLe palmarès du jury, présidé cette année par le réalisateur allemand Tom Tykwer, fit cette année la part encore plus belle aux femmes, en somme, puisqu’elles y furent encore mieux représentées. L’Ours d’Or, tout d’abord, fut à nouveau attribué à une réalisatrice, la Roumaine Adina Pintilie, pour Touch Me Not, film intimiste sur les difficultés d’une femme ne supportant pas d’être touchée et donc les rapports sexuels, et sur ses tentatives de se dépasser. Premier film, Touch Me Not reçut d’ailleurs également le prix décerné à ce titre, l’équivalent berlinois de la Caméra d’Or cannoise, le Prix GWFF, doté de 50.000 euros. Quant au dauphin, L’Ours d’Argent Grand Prix du Jury, il fut également décerné à une réalisatrice, la polonaise Małgorzata Szumowska pour Twarz (Mug pour l’exportation).  Même le prix Glashütte du meilleur documentaire, toutes sections confondues, décerné par un jury ad hoc, revint également à une réalisatrice, l’autrichienne Ruth Beckermann pour Waldheims Walzer (La Valse de Waldheim), un documentaire introspectif sur la révélation du passé nazi de Kurt Waldheim, ancien Secrétaire Général de l’ONU alors qu’il tentait ensuite de se présenter à la présidence de l’Autriche.

201819628_2La répartition des autres Ours d’Argent fit à peu près le tour des autres films les plus remarqués d’une sélection officielle assez inégale. Le prix de la meilleure réalisation revint à Wes Anderson pour son original film d’animation Isle of dogs, qui fit l’ouverture du festival, une œuvre pleine de dérision montrant l’évacuation de force dans une île dépotoir de l’ensemble des canidés d’une ville japonaise en proie d’ici quelques décennies à une maladie du « chien fou » assez semblable à celle de la « vache folle », du fait du contact des humains avec les chiens malades. Le prix de la meilleure actrice revint à Ana Brun pour sa prestation dans Las herrederas (Les héritières), de Marcelo Martinessi, un film qui reçut également le prix Alfred Bauer du film innovant et le prix FIPRESCI de la critique internationale pour la compétition. Le prix du meilleur acteur fut décerné à Anthony Bajon pour sa prestation dans La Prière, de Cédric Kahn, seule représentation de la France au palmarès. Les Espagnols Manuel Alcalà et Alonso Ruizpalacios se partagèrent le prix du meilleur scénario pour leur travail dans Museo, réalisé par ce dernier. Enfin, le prix de la meilleure contribution artistique revint à Elena Okopnaya pour ses costumes et son travail dans Dovlatov, d’Alexey German Jr. On regrettera peut-être simplement l’absence d’une mention au palmarès pour l’exigeant Transit, de Christian Petzold, où les situations de la France en voie d’occupation par les troupes allemandes durant la Seconde Guerre Mondiale sont vécues en une sorte d’uchronie dans le cadre de la France d’aujourd’hui.

Parmi les autres récompenses, on signalera les deux autres prix FIPRESCI de la critique internationale, River’s Edge, du japonais Isao Yukisada, pour la section « Panorama » et An Elephant Sitting Still, du chinois Hu Bo, présenté au Forum International du Jeune Cinéma.

Un festival en voie d’évolution

Nous avions évoqué au fil des années l’importante diversification du festival, devenu de plus en plus protéiforme, entre l’augmentation du nombre de films présentés dans ses diverses sections, et la volonté affirmée par le Directeur de la Berlinale, Dieter Kosslick de délocaliser autant que possible la manifestation dans la ville, et pas seulement autour de son quartier général de la Potsdamer Strasse. Or comme Dieter Kosslick a annoncé un peu avant le début du festival qu’il ne demanderait pas le renouvellement de son contrat, qui s’achèvera après le millésime 2019 de la manifestation, les festivaliers multiplièrent les rumeurs. Celle qui revenait le plus souvent était la possibilité d’un resserrement du nomrbe de films de la Berlinale afin d’en accroître l’intérêt pour les journalistes et critiques.  D’ailleurs, le renouvellement avait déjà commencé pour la section Panorama, dont son excellent directeur de longue date, Wieland Speck, a abandonné cette année la direction, revenue à un trio formé de Paz Lazaro, Michael Stütz, et Andreas Struck – le Forum restant animé par Christoph Terhechte.

2014_0467_ORGUn marché du film européen… de plus en plus mondial !

Bien évidemment, ce resserrement ne concernerait que le Festival à proprement parler, et pas son Marché du Film. Le « Marché du Film Européen » qui avait été fondé par Beki Probst a en effet pris une résonnance mondiale, et il s’agit maintenant incontestablement du premier rendez-vous de l’année des professionnels du cinéma du monde entier, avec 9000 participants inscrits en 2018 pour sa 30° édition, selon les indications données à la presse. D’ailleurs, le marché a littéralement explosé physiquement cette année, puisque les stands sont maintenant répartis sur trois lieux. L’augmentation de la participation s’est faite physiquement sentir jusque dans les espaces dédiés aux stands. Avec 45 compagnies enregistrées pour le Marché en 2018, la France avait le contingent national le plus important. Unifrance, bourdonnant d’activité du matin au soir, a même dû sacrifier son « espace café » afin de laisser plus de place à nos professionnels de l’exportation ! Selon l’ensemble des observateurs, les achats ont été fort nombreux cette année, et pas seulement du fait des « nouveaux » acteurs, Amazon et autres Netflix, mais aussi du fait des acheteurs traditionnels pour les salles de cinéma.

Le Marché du Film, maintenant dirigé par Matthijs Wouter Knol multiplie par ailleurs les initiatives, avec cette année une focalisation sur le documentaire, mais aussi un séminaire sino-européen « Bridging the dragon », une série de débats, des ateliers de travail, etc. Maintenant présidente du Marché, Beki Probst, à l’origine et animatrice de cette évolution durant trois décennies, a d’ailleurs été récompensée d’un prix spécial durant le festival, la « Berlinale Camera ».

Das Abenteuer einer schönen Frau, Deutschland 1932: Regie: Hermann Kosterlitz Une rétrospective remarquable

Comme si cette abondance ne suffisait pas, les plus cinéphiles ont pu constater que les Berlinois ne rechignaient pas à redécouvrir le passé un peu oublié du cinéma de la République de Weimar, qui, il y a un siècle, avait précédé l’avènement du nazisme. Accompagnée de l’édition d’un livre-catalogue (malheureusement seulement en Allemand), la rétrospective du Festival permit de découvrir dans divers cinémas de la ville des copies restaurées de comédies comme L’aventure de Théa Rolland, amusante pochade de 1932 dont Lil Dagover était la vedette (ci-contre), Crise, du grand Wilhem Pabst de 1928, le célèbre La Lumière Bleue, de et avec Leni Riefenstahl, et bien d’autres encore. La rétrospective méritait sans doute à elle seule le voyage pour un amateur d’histoire du cinéma. Non seulement devenu le premier des quatre grands rendez-vous de l’année de la profession cinématographique mondiale, avec Cannes, Venise et Toronto, la Berlinale a donc aussi été en 2018 une étape majeure de la cinéphilie !

Philippe J. Maarek

Les 48H de la Pige 2018 les 28 et 29 juin

Les 48H de la Pige 2018 les 28 et 29 juin auront lieu à Bordeaux. L’événement, organisé par l’association Profession : Pigiste, réunit chaque année plus de 200 journalistes pigistes pour deux jours d’échanges, conférences, débats et ateliers pratiques autour de la profession.

Cette année, les 48H de la Pige, bénéficiant du soutien du Club de la presse de Bordeaux, se tiendront dans les locaux de l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine (IJBA) et auront pour thème « Osons, soyons créatifs ». On y organisera également un « tremplin », c’es-à-dire l’achat ferme d’un article/reportage sur sélection de synopsis.

Le programme complet est en ligne sur https://48h.pigiste.org/

Soutien au cinéma indépendant « La Clef » à Paris

Alors que les exploitants du cinéma indépendant « La Clef » à Paris, bien connu comme une des meilleures salles d’art et d’essai de la ville, sont d’accord pour racheter leurs locaux, le propriétaire des murs refuse d’honorer sa parole et ne veut plus le leur vendre. Il s’agit pourtant du comité d’entreprise de la Caisse d’Épargne de l’Ile de France, principalement constitué de représentants syndicaux de SUD et de la CGT!

Ce comité d’entreprise menace d’expulser le cinéma dès le 31 mars 2018, alors que la somme demandée avait pourtant été rassemblée par le cinéma en fonction semble-t-il d’un accord verbal que le loueur ne veut plus honorer.

L’Union des Journalistes de Cinéma appelle à signer la pétition qui est en ligne pour soutenir ce cinéma, avec tous les détails, à :

https://secure.avaaz.org/fr/petition/Comite_dEntreprise_de_la_Caisse_dEpargne_dIle_de_France_Sauvons_le_Cinema_La_Clef_a_Paris_menace_de_fermeture_definitive/

Taipei Golden Horse Film Festival 2017

Old Beast - 1Afin de promouvoir le développement du cinéma taïwanais et de récompenser les meilleurs films, cinéastes et professionnels de l’année, le gouvernement de la République de Chine (R.O.C.) a créé en 1962 les premiers Prix Cheval d’or. (Golden Horse en Anglais)Le choix du nom « Cheval d’or » n’est bien sûr pas le fait du hasard. Il évoque naturellement le Lion ou l’Ours de Venise et de Berlin mais plus subtilement il reprend en mandarin les idéogrammes de deux petits archipels, Kinmen et Matzu situés à quelques encablures des côtes de la République Populaire de Chine dont la possession a été âprement défendue par Taïwan et qui constituent ainsi les symboles de la ténacité de la R.O.C. face à son grand voisin de l’Est.

Les Prix Cheval d’or ne sont pas les seuls prix décernés au cinéma à Taïwan, mais ils ont été les tous premiers dans le monde à récompenser des films en langue chinoise. Réservés à l’origine aux productions exclusivement taïwanaises, ils se sont étendus au début des années quatre-vingt-dix au cinéma de Hong Kong puis en 1996, avec la détente des relations entre les gouvernements de Taipei et de Pékin aux productions de la République Populaire de Chine. Ils se positionnent désormais comme l’une des principales compétitions pour l’ensemble des films en langue chinoise. Création gouvernementale, la compétition est par ailleurs depuis les années quatre-vingt-dix organisée par un organisme privé, le « Comité exécutif des Prix du Cheval d’or ».

Depuis 2007, désireux d’une plus large ouverture à l’international, les organisateurs des Prix Cheval d’or ont sollicité la collaboration de la FIPRESCI afin qu’elle désigne un jury susceptible de récompenser de jeunes et prometteurs talents. Le jury se compose de trois membres, deux critiques de cinéma étrangers et une ou un de Taïwan. Les membres du jury cette année étaient les deux critiques de cinéma Nachum Mochiach d’Israël et Chih-Yuan Liang de France, et en tant que personnalité du cinéma taïwanais Isabelle Wu critique et professeur de cinéma à Taïwan. Au bout d’une petite semaine de visionnage et de discussions parfois animées, le jury est parvenu à s’accorder sur son palmarès.

 La sélection de huit films qui était soumise au jury se composait cette année uniquement de premiers films:

- Old Beast de Zhou Ziyang, une comédie-dramatique, représentant de la rare cinématographie de la Mongolie-Intérieure.

- Missing Johnny, une comédie moderne, du taïwanais Huang Xi, diplômé de cinéma aux États-Unis et qui a travaillé auprès de Hou Hsiao-Hsien.

- This is not what I Expected!, une comédie populaire, du hongkongais Derek Hui, monteur de nombreux films de Hong Kong et de Chine.

- Shuttle Life de Tan Seng Kiat, un drame social, originaire de Malaisie et diplômé du cinéma à Taïwan.

- The island the all flow by, une dramatique, du taïwanais Chan Ching-Lin, auteur d’un premier court métrage remarqué.

- The Receptionist, une comédie-dramatique, de l’unique réalisatrice de cette compétition, la taïwanaise Jenny Lu détentrice d’un doctorat des arts à Londres.

- See you tomorrow, une comédie burlesque, de style très hongkongais du chinois Zhang Jiajia, scénariste d’origine.

- The Great Buddha +, une comédie-dramatique film noir, du réalisateur taïwanais Huang Hsin-Yao, déjà auteur de nombreux documentaires. Son film est le seul à être par ailleurs nomminé au Cheval d’or pour le prix du meilleur film.

2017 Golden Horse Taipei - Jury FipresciAprès avoir visionné l’ensemble de la sélection, le jury de la FIPRESCI a retenu trois films lui paraissant susceptible de recevoir le prix. Old Beast, Missing Johnny et Shuttle Life. Old Beast pour son traitement cruel d’un sordide conflit familial, la forte tension psychologique qu’il dégage et sa fin à la fois totalement inattendue, tragique et glaçante. Situé à Taipei, Missing Johnny fait habilement se rencontrer ses trois personnages de solitaires dans une atmosphère pleine de naturel et de fraicheur. On y sent l’influence dans le rythme de ce premier film du maître Hou Hsiao-Hsien sur l’élève, le réalisateur. Shuttle Life, enfin, drame social naturaliste, gangréné par la misère remarquablement servi par ses acteurs. Ce film observe une micro-société plutôt défavorisée, également limitée à l’Asie du Sud-Est ; le scénario et la mise en scène nous rappellent étrangement le travail du cinéaste philippin Brillante Mendoza…Trois films aux styles très différents mais aux qualités cinématographiques incontestables.

Finalement, le choix du jury pour l’attribution du Prix international de la critique cinématographique de la FIPRESCI 2017 s’est  porté sur Old Beast. L’intrigue de Old Beast est pleine d’une tension surprenante. C’est l’histoire de la réalité cruelle d’une famille, histoire qui pourrait se produire dans n’importe quelle ville du monde. Par ailleurs, on est emporté par les images très réalistes de la Mongolie-Intérieure. Les images du film sont grises et froides, à l’instar des tensions et conflits entre tous les protagonistes… La longueur volontaire des plans ne ralentit aucunement le rythme du film, mais au contraire tient en émoi le spectateur et c’est bien rare pour un premier film.

 Dans Old Beast, le personnage du père est un animal sauvage incontrôlable et fier, interprété par l’excellent TU Men, dont la performance lui a fait remporter le Cheval d’or du meilleur acteur. En effet, sous une apparence bestiale, précise et naturelle, l’expérimenté TU Men nous donne à voir en même temps un être humain avec un grand cœur et un véritable amour pour sa famille. De fait, une belle et cruelle histoire d’AMOUR….

 Chih-Yuan LIANG

 

Cartes « Vertes » pour 2018

La campagne 2018 pour le renouvellement ou l’octroi des cartes « vertes » de critiques de cinéma permettant l’accès des journalistes et critiques de cinéma est ouverte. Les dossiers en retard doivent parvenir D’URGENCE et avant le 15 janvier au maximum au secrétariat de la Commission, assuré par le groupe Audiens sous l’égide de la Fédération Nationale des Critiques de la Presse Française (voir rubrique « La Profession »)

 

Une pétition pour soutenir Mohammad Rassoulof

Le réalisateur iranien Mohammad Rassoulof, Prix « Un certain regard » du Festival de Cannes cette année pour Un homme intègre a été brusquement interdit de voyager (son passeport a été confisqué à son retour de voyage). Il est maintenant assigné à résidence, et risque jusqu’à 6 ans de prison pour « atteinte à la sécurité »,  sans aucun doute à cause de la liberté de ton de ses films, qui lui avait déjà valu une condamnation à un an de prison en 2011.Une pétition internationale a été lancée pour l’aider par l’ARP sélections, son distributeur français. On peut la trouver à l’adresse suivante:

Toronto évolue !

La 42e édition du Festival International du Film de Toronto marque sans aucun doute une évolution de la manifestation, évolution qui va incontestablement se poursuivre dans les années à venir. Cela dénote un refus de la routine remarquable d’intelligence pour un festival pourtant devenu depuis quelques années l’un des deux ou trois rendez-vous majeurs du cinéma mondial.

En 2017, la première étape de cette évolution est due à l’équipe qui a mené le Festival aux cimes depuis plusieurs années, Piers Handling, son directeur, Michèle Maheux, sa Directrice Exécutive, et Cameron Bailey, son directeur artistique, qui mène un groupe qualifié de programmateurs spécialisés. Interpellés par les professionnels sur le côté un peu trop gargantuesque de la manifestation depuis quelque temps, ils ont su se remettre en cause en supprimant tout simplement deux sections du festival, et en présentant cette année 20% de films de moins que l’année précédente. Cela laissa tout de même une programmation comportant la bagatelle de 296 longs métrages et 101 courts-métrages, sur un total de 7.299 films proposés. Certes, du coup, l’attention des professionnels s’est souvent un peu trop focalisée sur les mêmes films, saturant quelques-unes des projections qui leur étaient réservées. Mais des doubles présentations à la même heure, et plusieurs projections supplémentaires de dernière minute, ont permis de régler la plupart des problèmes.

Tourné vers les professionnels, le festival l’est aussithe-shape-of-water-Sally-Hawkins vers le public local, puisqu’il s’agit d’une des rares manifestations d’ampleur du calendrier du cinéma mondial où le public est accepté. Ainsi, les professionnels peuvent-ils bénéficier d’une véritable « sneak-preview » en quelque sorte, d’une « projection-test » grandeur nature, et ce, devant un public dont la réputation de bienveillance n’est plus à faire. Il fallait voir la chaleur de l’accueil fait à Guillermo del Toro lors de la première projection de The shape of Water, tout juste auréolé de son Lion d’Or vénitien, le réalisateur répondant après la projection aux questions d’une salle enthousiaste. C’est aussi la raison pour laquelle les grand studios n’hésitent pas à montrer leurs films à Toronto, permettant ainsi à la manifestation de présenter toute la palette du cinéma, et non pas seulement du cinéma « de festival » qui ne sort même plus en salles ordinaires.

Cette ouverture sur la ville et ses habitants est d’ailleurs très concrètement visible lors de la piétonisation de la rue qui borde le quartier général du Festival durant le premier week-end de la manifestation. C’est devenu une véritable kermesse populaire, avec des concerts gratuits, des stands distribuant des cadeaux en tous genres et de populaires « food-trucks ».

Un festival non compétitif… ou presque

Outre l’importance de ces projections avec un public véritable, l’autre grand attrait du festival de Toronto pour les professionnels est son absence de compétition, qui évite les biais habituels de la présence d’un palmarès officiel et de sa couverture journalistique souvent plus axée sur les pronostics quant au palmarès que sur les qualités intrinsèques des films présentés. Quelques prix y sont tout de même décernés, à des titres divers.

jessica-chastain-wears-low-cut-top-filming-molly-s-game-in-toronto-11-28-2016-2Le plus recherché est sans aucun doute le prix Grolsch du public. Il couronna, pour le documentaire, Agnès Varda et JR pour leur Visages Villages, qui, au-delà de son sujet apparent, est aussi le film de la confrontation de deux générations de cinéastes. Le prix Groslch du Public pour la fiction revint à Three billboards outside Ebbing, Missouri. Ce film de l’américain Martin McDonagh est mené par une prestation admirable de Frances McDormand, en lanceuse d’alerte qui s’offre trois panneaux publicitaires géants à l’entrée de sa ville pour dénoncer l’inaction du chef de la police locale. Déjà récipiendaire de l’Oscar de la meilleure actrice en 1997 pour sa prestation dans Fargo, Frances McDormand semble bien partie pour la course au trophée de cette année… en compagnie d’ailleurs de la vedette du troisième film le plus populaire du festival, Margot Robbie, parfaite dans I, Tonya, le film de Craig Gillespie qui narre les errements de la patineuse Tonya Harding, pour qui fut commanditée l’agression de sa principale rivale aux Jeux Olympiques de Lillehammer, en 1996. Une troisième candidate potentielle pour l’Oscar de la meilleure actrice s’est d’ailleurs également manifestée à Toronto, Jessica Chastain, époustouflante de présence et de brio dans Molly’s Game, le premier film du scénariste bien connu de la série télévisée A la Maison Blanche, Aaron Sorkin. Une fois de plus, le festival de Toronto a de la sorte marqué le début de la course aux Oscars, comme tous les ans, ou presque, puisque c’est là que Argo, The Artist ou Moonlight, parmi bien d’autres, ont commencé à attirer l’attention.

La Fipresci, la Fédération Internationale de la Presse Cinématographique, décerna deux prix. Le prix du programme « Discovery » alla à Ava, du réalisateur iranien Sadaf Foroughi et celui du programme « Special Presentations » à l’espagnol Manuel Martin Cuenca pour El Autor. Si une section canadienne à proprement parler n’existe plus au sein du festival, afin d’éviter un effet de ghetto, un prix du meilleur film canadien est néanmoins décerné par un jury ad hoc, le prix « Canada Goose », qui revint cette année aux Affamés, du québécois Robin Aubert, que les critiques canadiens considèrent comme un digne héritier du « cinéma-vérité ».

La reconnaissance mondiale du festival lui vaut d’ailleurs d’être soutenu par nombre d’entreprises, l’ajout le plus notable a cet égard ayant été celui de notre compagnie aérienne nationale, Air France. Le transporteur a en effet été cette année pour la première fois le mécène d’une des sections du festival, « Platform », section non négligeable puisque ses programmateurs en sont spécifiquement Piers Handling et Cameron Bailey. Un jury international prestigieux formé de Chen Kaige, Malgorzata Szumowska et Wim Wenders y décerna à l’unanimité son prix, doté de 25.000 dollars par Air France, à Sweet country, de l’Australien Warwick Thornton, qui avait gagné la « Caméra d’or » à Cannes en 2009 pour Samson and Delilah. C’est aussi dans la section « Plaform » que furent programmés Jusqu’à la garde, de Xavier Legrand, tout juste double lauréat à Venise, ou Mademoiselle Paradis, où la réalisatrice allemande Barbara Albert donne un nouveau regard féminin de qualité très actuel aux tentatives du médecin autrichien Franz Mesmer d’utiliser une sorte d’hypnose pour guérir ses patients – d’où le verbe « mesmériser ».

disobedience_02Parmi les autres favoris du public torontois, on notera Suburbicon, le nouveau film de George Clooney, où il dénonce le racisme de façon un peu convenue, mais avec une belle facture, ou Downsizing, l’excellente parabole écologique d’Alexander Payne qui revisite le thème de science-fiction bien connu de l’homme qui rétrécit sans tomber dans le piège du spectaculaire inutile. L’une des premières mondiales du Festival, le remarquable Disobedience, du réalisateur chilien Sebastian Lelio, porté par une superbe performance de Rachel Weisz et Rachel McAdams, objet d’un fort bouche à oreille des critiques et des professionnels, a aussi été l’un des points forts du festival. Ce film devrait faire une carrière intéressante, tout comme Lady Bird, de Greta Gerwig, et dans un registre différent, The Florida project, le film très réaliste de qualité de Sean Baker, que l’on avait déjà distingué pour son film précédent, Tangerine.

Du côté des professionnels

Le lieu de rendez-vous des professionnels, l’hôtel Hyatt qui jouxte le quartier général du festival, le « Bell Lightbox », a vu une fois de plus acheteurs et vendeurs venus du monde entier se bousculer. Ils y bénéficiaient même d’une bibliothèque de visionnement pour les films qu’ils n’avaient pas pu voir en salle. Les organismes de promotion du cinéma y tenaient une place importante, à commencer par Unifrance, bien sûr, l’organisme de défense du cinéma français. Son tout nouveau Président, Serge Toubiana, l’ancien directeur de la Cinémathèque Française, fut l’hôte de ce qui fut sans aucun doute la réception professionnelle la plus courue. Il faut dire que la sélection française était l’une des plus importantes du festival, en qualité et en quantité, avec en particulier 5139614Le sens de la fête d’Olivier Nakache et Eric Tolédano, qui fit la clôture du festival, dans la section « Gala », et, parmi d’autres, l’un des films les plus remarqués durant la décade, Les Gardiennes, de Xavier Beauvois.

« European Film Productions », l’organisme intereuropéen de promotion du cinéma, était également bien présent à Toronto, réorganisé pour la première fois sous la bannière  » EUROPE ! Films. Talent. Spirit ». EFP regroupait sur son « stand-parapluie » pas moins de 13 organismes de promotion du cinéma de divers pays, sans compter les 11 autres qui avaient un stand séparé.

Et la télévision vint…

Si la présence de Netflix et d’autres acteurs de la télévision ne fit pas autant de bruit médiatique qu’à Cannes cette année, le Festival de Toronto s’en est tout de même préoccupé avec la programmation d’épisodes de quelques séries télévisées dans une nouvelle section « Primetime ». On y parla surtout du scabreux The Deuce sur les débuts du cinéma pornographique à New-York dans les années 1970, une série portée avec conviction par Maggie Gyllenhaal.

Le Festival de Toronto a donc clairement commencé en 2017 une évolution dont on suivra avec intérêt la suite dans les années à venir, puisque celui qui l’a si bien mené, Piers Handling, a annoncé que le millésime 2018 sera son dernier à sa tête.

Philippe J. Maarek

 

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