Sakhaline 2018

Sakhaline : « On the Edge », le festival du bout du monde

La 8ème édition du festival de films « On the Edge » de Sakhaline, qui s’est déroulé du 24 au 31 août dans cette île très éloignée, a donné l’occasion de voyager jusqu’à « la fin du monde » ou, comme dit Alexei Medvedev, son directeur artistique, jusqu’au « commencement du monde ».  Le film de Milad Adami, Danois d’origine iranienne, The Charmer, s’est vu décerner le Grand prix du festival par un jury composé de cinq membres présidé par La réalisatrice iranienne, Tahmineh Milani. Un  jury respectant parfaitement la parité.SIFF

Avant de parler du festival de films de Sakhaline « On the Edge », on se doit de  rappeler sa situation géographique, totalement en rapport avec son intitulé : « au bord du monde » ou « au fin fond du monde ».  Sakhaline, situé à l’extrémité de la Terre, est une île qui se trouve au-dessus du Japon.

Cependant, en ce lieu magnifique et éloigné, le monde contemporain ne semble pas connaître de bord ni de frontières. Le festival y donne les échos de différents événements de la vie dans le monde entier et bien sûr ceux en rapport avec la culture. Pour ainsi dire, celui-ci et les autres  festivals,  en présentant des films venus du monde entier, se font les hérauts du tumulte dans les sociétés  et des  événements qui se déroulent  partout en même temps.

Sakhaline, la fin du monde y prend part de cette façon et les habitants qui remplissent les salles de projection à toute heure, suivent avec joie et bonhommie cet évènement important. Les organisateurs du festival « On the Edge » rappellent que c’est en quelque sorte la réponse de l’Est aux questions de l’Ouest. Ils disent aussi : « Nous apportons les dernières nouvelles de Cannes, Berlin et Venise à Sakhaline où ils rencontrent les nouvelles du cinéma asiatique. L’Europe est la question, l’Asie est la réponse. Le monde est devenu un village planétaire depuis longtemps, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a aucune place pour toutes sortes d’originalités culturelles« .

Le festival permet non seulement des rencontres les plus improbables entre les étrangers et les locaux, il incite également la retrouvaille entre les locaux autour du cinéma et d’autres évènements liés à la fête du Septième Art.

En parlant du Septième, on se doit de parler du contenu du festival. Neuf films en compétition officielle et plus de cent films dans différentes sections, et très particulièrement la grande section du cinéma d’animation, donnent un aperçu du rôle qu’On the Edge, s’est fixé.

Aussi, le choix du directeur artistique du festival, Alexei Medevedev, démontre son souci de non seulement permettre aux locaux de se tenir au courant de ce qui se passe ailleurs, mais aussi de ne pas céder à la tentation de divertir.

charmerPar conséquent, la qualité des films sélectionnés était au rendez-vous. Hormis le meilleur film de cette édition, The Charmer, qui parlait de la situation des réfugiés au Danemark et toutes les souffrances qu’ils y endurent, il y a eu d’autres films qui se distinguaient par leur qualité et originalité.

Anna’s War(Voina Anny)(La guerre d’Anna) du russe Alexei Fedorchenko, prix de la meilleure réalisation racontait de manière presque abstraite, le combat d’une petite fille de six ans, échappée au massacre de la population de tout un village y compris ses parents, pour survivre dans un espace réduit. Ce film étonnait par son style, son langage cinématographique, ses prises d’images et par les angles choisis par le réalisateur. Avec un minimum de mise en scène, il arrivait à transmettre toute l’horreur de la guerre et la bonté d’une enfant malgré les épreuves harassantes.

Le non moins efficace Scary mother (Sashishi deda)(Une mère effrayante),  de la réalisatrice géorgienne, Ana Urushadze, qui a valu le prix de la meilleure interprétation féminine à son personnage principal Manana (Nata Murvanidze), abordait le sujet des tabous imposés aux femmes écrivaines qui choisissent de parler librement du sexe. La réalisatrice parvenait à transmettre toutes les injustices faites aux femmes dans un huis clos étouffant. Le choix des décors et des scènes parfois absurdes permettait d’observer toutes les tentatives d’une femme douée et étrange pour sortir de son statut de mère au foyer. Mieux qu’un manifeste, Scary motherarrive à induire beaucoup de questionnements. Il ne laisse pas indifférent.

Encore un autre film russe, L’histoire d’un rendez-vous (Istoriya odnogo naznacheniya)de Avdotia Smirnova, prix du public, basée sur une histoire vraie, donnait toute la dimension de l’absurdité des lois militaires et des abus faits au nom de ces lois. L’histoire racontait l’implication du comte Léon Tolstoï dans une affaire militaire concernant un pauvre soldat privé de toute affection pendant toute sa courte vie qui offense un gradé. Un troisième personnage, le lieutenant Grigory Kolokoltsev, d’une famille bourgeoise et d’un père militaire, qui déçoit ce dernier par ses idées progressistes et son style de vie trépidant, donne l’ampleur de la complexité des rapports humains et des tournures que la vie prend, entrainant l’individu dans des voies inattendues.

Enfin ne peut ne pas évoquer l’excellent thriller danois, The Guilty, de Gustav Möller, programmé pour l’ouverture du festival

Shahla Nahid

Quelques questions à  Alexei Medvedev, le directeur artistique du festival « On the Edge

S. Nahid: Comment est née l’idée d’organiser un festival dans un endroit si éloigné du reste du monde ?

MedvededA. Medvedev : D’un autre point de vue, cet endroit peut être considéré comme le commencement du monde car c’est ici que le jour commence sa course dans le monde entier. Même si je crois que potentiellement Sakhaline pourrait être un centre économique et industriel, nous sommes ici pour organiser un festival de films. Un festival dans un endroit magnifique où se rencontrent des gens et des cultures différentes.

Lorsque nous avons été approchés par le gouverneur de Sakhaline il y a 8 ans, mes collègues et moi tout comme le producteur du festival, Alexei Agranovich, nous étions très enthousiastes. C’était un projet très excitant pour nous.

Nous avons organisé la première édition en deux mois. Ce fut une expérience rapide mais très réussie. Le public local était très spécialement inspirant : Ioujno-Sakhalinsk, la capitale de Sakhaline n’est peuplé que d’environ 200.000 personnes, or nous avons eu 35.000 spectateurs pour cette première édition. Nous n’avions jamais imaginé une telle soif pour les réalisations artistiques venues du monde entier.

Dans la même région, il y a l’un des plus importants festivals asiatiques, le festival international de films de Busan. Comment vous situez-vous par rapport à lui?

Busan, c’est tout à fait différent. C’est un gigantesque festival de cinéma avec un marché et une part énorme d’industrie de films. Nous n’en sommes pas à ce stade, bien que nous montrions plus de 100 films, ce qui est un chiffre assez élevé pour un festival régional de films en Russie. Nous ne pouvons pas être compétitifs sur le plan de l’industrie cinématographique, mais nous pouvons l’être sur le plan de la qualité artistique. C’est pourquoi nos invités de la région ou d’Europe viennent à notre festival et apprécient la qualité des films que nous présentons. C’est un festival pour le public et pour la communauté du cinéma.

Vous donnez une place très importante à l’animation et aux films pour enfants, pourquoi ?

Cela tient à une grande  et ancienne amitié entre les animateurs russes et japonais : Hayao Miyazaki est un ami de Yuri Norstein, l’un des animateurs les plus connus en Russie. Cette réalité a donné l’idée du programme « Miyasaki et les autres » qui tente de faire connaître l’art de l’animation japonaise et russe aux enfants. C’est logique parce que l’histoire de Sakhaline est liée au Japon. D’autre part, après cette première idée de rencontre entre l’Est et l’Ouest, entre l’Europe et l’Asie, nous devenons de plus en plus globaux. Bien sûr, nous sommes toujours attentifs à l’industrie cinématographique de l’Asie, mais nous sommes en expansion constante et nous n’invitons pas seulement les animations de cette région. Par exemple, cette année, nous avons un film d’animation, Le virus tropica« , venu d’Equateur.

Pouvez-vous nous décrire un peu l’atelier « l’île » parce que vous visez des films faits sur Sakhaline ou réalisés par des cinéastes originaires de Sakhaline ?

Medvedev : comme je l’ai évoqué auparavant, la base de notre festival de films est son statut basé sur  des programmes d’activités sociales et artistiques pour les habitants. L’une des premières idées était de concevoir un film pour  ceux qui étaient intéressés  par la réalisation mais qui n’étaient pas des professionnels. Il y avait aussi quelques réalisateurs  et des documentaristes. Mais, nous voulions aider ceux qui voulaient réaliser eux-mêmes avec l’aide de ce moyen de communication. Je dois dire que l’aide de notre festival a généré quelques succès et a abouti à la réalisation et la production de quelques films sur Sakhaline. Quelque sept films ont vu le jour et sont allés partout dans le monde, invités par des  festivals de films. Par ailleurs, l’un des films, « Sexe, peur et hamburger », produit  par notre atelier du film de Sakhaline, est programmé cette année dans la section « Orizzonti » (Horizons) de la Mostra de Venise… Par conséquent, nous voyons que le monde devient encore plus global. Je veux dire par là qu’un court-métrage provenant d’un modeste atelier de la lointaine île de Sakhaline, foule le tapis rouge du festival de Venise à Lido…

Vous avez choisi une célèbre réalisatrice iranienne, Tahmineh MILANI,  comme présidente d’un jury comprenant  deux  autres femmes parmi ses cinq membres. Y a-t-il une raison particulière derrière ce choix ainsi que celui de beaucoup de femmes cinéastes en compétition ?

La moitié des cinéastes présents en section compétition sont des femmes. Certes, je ne dis pas que cette année, je dois avoir des films sur la situation écologique, des films réalisés par des femmes ou des films réalisés en Amérique latine. Ça ne m’arrive jamais. Je voyage et je regarde des films. J’ai mon intuition et mon plan, ce que j’aimerais voir. J’ai en tête des cinéastes peu connus dont j’aimerais suivre le travail… C’est ainsi que le programme voit le jour. C’est ensuite que l’on voit apparaître les tendances, les lignes. L’une des tendances de cette année concerne les femmes cinéastes qui relèvent la tête pour revendiquer leurs droits et  leur position dans l’industrie cinématographique. Il s’agit d’un processus objectif et bien justifié. Cela montre aussi que mes intuitions étaient bonnes et qu’elles avaient des bases solides.