Ljubljana 2025 – Les choix par défaut ou l’affirmation des préférences ?
Les festivals internationaux ne sont pas seulement des lieux de rencontre cinématographique : ils offrent aussi une fenêtre sur l’état du monde et les préoccupations individuelles de ses habitants. À travers leurs œuvres, les réalisateurs de toutes nationalités livrent, de manière implicite, une multitude de non-dits. En observant l’ensemble des films en compétition, comme par l’effet d’un frottage de papier révélant des motifs cachés, émergent des thèmes récurrents qui, loin de rassurer, interrogent.

Un constat me semble s’imposer depuis deux ou trois ans : les jeunes réalisateurs semblent s’éloigner des grands enjeux planétaires – le changement climatique, les guerres, l’effritement des démocraties, la montée de la narco-criminalité, la violence juvénile ou encore la baisse de l’âge de la délinquance. Faut-il y voir l’effet d’une saturation face à un flux d’informations anxiogènes, poussant au déni, ou un choix délibéré des sélectionneurs ? Dans les deux cas, le spectateur se retrouve face à des œuvres qui le laissent indifférent, tant elles reflètent des situations qu’il vit parfois de manière plus brutale encore. Pire, ces films donnent l’impression de s’inscrire dans une série ou films à épisodes, toujours construits sur le même schéma.
Une sélection révélatrice : le cas de Ljubljana
La section compétitive « Perspective » du dernier festival de Ljubljana illustre parfaitement cette tendance : sur les dix films présentés, sept puisent dans l’expérience très personnelle des réalisateurs, souvent centrée sur des conflits familiaux dans un cadre bucolique (chats, chiens, coqs, travaux des champs filmés ad nauseam). Ces récits de survie et de lutte contre les préjugés, plantés dans des environnements fermés et hostiles, semblent choisir des paysages attrayants pour détourner l’attention des lacunes cinématographiques : déséquilibre des séquences, scénarios fragiles, personnages peu approfondis, absence d’originalité dans le langage visuel. Des œuvres trop personnelles, au potentiel cinématographique limité
Contrairement aux normes qui demandent à mettre en tête et en relief les grands gagnants d’un festival en tête de l’article, j’aimerais commencer par ceux qui n’induisaient pas d’enthousiasme particulier. Commençons donc par les films qui mériteraient une révision en profondeur. En tête de liste, The Devil Smoke du Mexicain Ernesto Martinez Bucio, qui gâche un sujet prometteur : Romana, contrainte de s’occuper de ses cinq petits-enfants abandonnés par une mère instable puis par leur père, leur inculque la peur du diable et les pousse à vivre reclus, jusqu’à l’intervention des services sociaux. Le scénario, confus et dispersé, est aggravé par une caméra sur l’épaule tremblante qui ajoute au malaise des cris incessants des enfants. Les cinq dernières minutes tentent une conclusion, mais l’usage disproportionné d’images vidéo de mauvaise qualité et le déséquilibre entre les parties du film empêchent toute réflexion approfondie.
Même déception avec Sandbag Dam de la Croate Čejen Černić, qui tente un parallèle entre un torrent dévastateur attendu et la perte des valeurs chrétiennes à travers l’homosexualité de ses protagonistes. Trop de détails inutiles alourdissent le récit, les personnages manquent de profondeur, et le film, sans âme, semble utiliser un sujet encore tabou pour masquer ses insuffisances cinématographiques. Mais, malgré l’attrait du thème attire souvent l’attention et diminue l’objectivité des spectateurs et des jurys, l’absence de tension et la musique éreintante en font une œuvre ennuyeuse et inaboutie.
Blue Heron, de la Hongro-Canadienne Sophy Romvari, s’inspire de sa propre enfance pour décrire une famille immigrée à Vancouver, dont l’équilibre est bouleversé par un adolescent asocial.
Wind Talk to Me, du Serbe Stefan Djordjević, revisite une fois de plus la relation mère-fils en milieu rural, tandis que Traffic, de la Roumaine Teodora Ana Mihai, aborde le braquage organisé par des travailleurs roumains en Europe de l’Ouest, sans jamais trouver le rythme ou la tension nécessaires à ce genre. Pourtant, il est scénarisé par l’important cinéaste roumain Cristian Mungiu (4 mois, 3 semaines et 2 jours).
Quand le talent des acteurs sauve un film
If I Had Legs I’d Kick You, de l’Américaine Mary Bronstein, capte l’attention grâce à la performance remarquable de Rose Byrne (prix d’interprétation à la Berlinale), dans le rôle d’une psychothérapeute en proie à ses propres tourments. Bien que le film explore, une fois encore, la relation mère-fille, la maladie non nommée de l’enfant et les allégories pesantes (comme la vision d’un trou ou l’arrachement d’une sonde) finissent par exaspérer. Pourtant, la volonté de la mère de briser la spirale du désespoir et de retrouver une place d’enfant, symbolisée par l’inversion des rôles, offre une conclusion poignante.
Le film primé par le jury de la Fipresci et sa singularité
Ida Who Sang So Badly Even the Dead Rose Up and Joined Her in Song, premier long-métrage de la Slovène Ester Ivakič, se distingue par son questionnement plus universel : le rapport entre la vie et la mort, sur fond de conflit familial et de conte fantastique. Porté par une préadolescente de douze ans, le film utilise son malaise face à la vie familiale et scolaire pour aborder l’absence des êtres chers -ici la grand-mère affectueuse et protectrice- et les regrets des occasions manquées au cours de la vie. Une œuvre subtile, qui gagnerait en prestige si elle n’était pas entourée de tant de films linéaires et répétitifs.
Peacock : une originalité salutaire
Peacock, du réalisateur autrichien Bernhard Wenger, se détache des autres par son originalité, son rythme soutenu, sa maîtrise cinématographique et son questionnement universel : qui sommes-nous quand nous ne sommes pas en représentation ? Ce premier film, riche en humour visuel et en rebondissements inattendus, interroge les excès de la société moderne, où la quête d’apparence conduit à la perte de soi. La métaphore du paon, qui ne déploie ses plumes que pour séduire, est filmée avec finesse. La satire, servie par des décors évocateurs tout en rapport avec la psychologie des personnages, aidée par le jeu d’Albrecht Schuch, alias Matthias, interroge notre soumission aux rôles sociaux et la perte d’authenticité qui en découle.
Ce qui arrive à Matthias, un coach pour toutes les saisons : un professionnel du « rôle sur mesure » qui arrive aisément à se fait passer pour beaucoup de personnages sans défaut. Tel un très bon acteur, Matthias excelle à incarner ces identités empruntées. En fait, il est passé dans l’art d’adaptation jusqu’au jour où il craque.
Le film porte le spectateur, grâce à sa fluidité, son tempo constamment bien tenu, son décor plein de sens, le jeu efficace de son acteur et la caméra toujours gardée à distance afin que les personnages fassent partie de leur environnement. Peacock (Paon) pourrait largement gagner ex-aequo, le prix du meilleur film. Sauf que les règlements de la FIPRESCi ne le permettent pas.
Growing Down : mentir pour sauver son fils ?
Growing Down, du Hongrois Bálint Dániel Sós, évoque à nouveau les relations familiales, mais s’en distingue par son approche visuelle minimaliste, proche de l’univers de Béla Tarr. Tourné en noir et blanc parfois opaque, le film plonge le spectateur dans le dilemme éthique d’un père veuf confronté à un accident mortel causé par son fils. Sans être un manifeste sur l’objectivité de la justice, il parvient, grâce à une scène finale percutante, à transmettre un message fort : attention d’où l’on regarde un méfait et pourquoi s’abstenir des jugements hâtifs. Les plans-séquences, les ralentis et les accélérations judicieuses, ainsi que la musique classique, servent une narration à la fois réaliste et poétique.
Conclusion : une sélection en demi-teinte
Sur les dix films présentés, quatre sont réalisés par des femmes : la parité est donc globalement respectée. Pourtant, l’absence totale de l’Asie – continent pourtant majeur dans le paysage cinématographique – interroge. Aucune des majeurs pays fournisseurs des œuvres très présentes aux festivals et souvent primées (la Chine, le Japon, la Corée, l’Iran.), n’a pas trouvé grâce aux yeux des sélectionneurs. À l’exception de trois films (mexicain, libanais et américain), les autres provenaient de pays européens voisins, ce qui crée une certaine uniformité. Seul Peacock se distingue par son originalité.
Reste une question : cette « unicité » des choix relève-t-elle d’un accès limité à la production, aux propositions ou d’une préférence délibérée ?
Shahla Nahid

