Une Berlinale 2016 très politique

La tradition d’engagement politique du Festival de Berlin, la « Berlinale », n’a pas été démentie en 2016, avec une programmation, un jury… et un palmarès, très politiques, sous l’angle de l’aide et de la protection des réfugiés du Moyen-Orient.

Dès les premières déclarations aux journalistes de Dieter Kosslick, qui dirige la manifestation depuis quinze ans, et même lors de la conférence de presse du jury dirigé par une Meryl Streep fort militante, la 66° édition du Festival fut en effet placée sous l’angle de l’appui à la politique d’ouverture des frontières aux réfugiés de la chancelière allemande, Angela Merkel. Le festival organisa même directement une collecte de fonds pour aider les réfugiés en disposant des troncs près de ses salles de cinéma! Il est vrai que la Berlinale se déroule dans une ville de tradition politique d’ouverture, et que le festival lui-même avait d’ailleurs constitué une passerelle entre l’Est et l’Ouest du temps de la Guerre Froide, ce qui lui donne un long historique dans ce domaine.

FuocommareOn ne fut donc pas trop surpris de découvrir à l’audition du palmarès de la compétition officielle que la récompense suprême, l’Ours d’Or, fut décerné par le jury à Fuocoammare, de l’italien Gianfranco Rosi, un film documentaire poignant tourné pendant toute l’année 2015 sur l’île de Lampedusa, où tant de personnes fuyant le conflit en Lybie, notamment, se sont retrouvées, quand l’infortune n’avait pas fait couler leurs fragiles esquifs dans la Méditerranée. Il s’agit évidemment d’un choix très politique, mais aussi professionnellement hardi, puisqu’on peut penser que le film aura un succès d’estime, mais n’atteindra probablement pas les cimes du box-office dans les pays où il sortira. La dimension éthique de Fuocoammare lui valut d’ailleurs également le grand prix œcuménique. Son dauphin, l’Ours d’Argent, confirma l’orientation politique du jury, puisqu’il s’agit de Mort à Sarajevo, une parabole grinçante de Danis Tanovic, le cinéaste révélé par le prix du meilleur scénario pour No man’s land au Festival de Cannes en 2001. Il s’agit d’une adaptation de la pièce Hôtel Europa, de Bernard-Henri Levy, dont on connait l’investissement pour la paix durant la guerre civile en Bosnie. Le talent de Danis Tanovic fut également salué par le Prix Fipresci de la Critique Internationale pour la compétition.

Dans la même ligne d’exigence et d’affirmation de ses valeurs politiques, le jury décida d’octroyer l’Ours d’argent « Alfred Bauer » destiné à un film « ouvrant une nouvelle perspective » à un docu-fiction en noir et blanc de… 482 minutes, A lullaby to the sorrowful mystery. Cette œuvre méticuleuse du réalisateur philippin Lav Diaz part en quête de la mémoire de Andrès Bonifacio y de Castro, l’un des deux leaders les plus célèbres de la révolution philippine contre les colons espagnols, avec José Rizal, exécuté comme lui après un long combat.

AvenirAu sein de ce palmarès très politique, on le voit, la France fut récompensée par l’intermédiaire de l’Ours d’Argent de la meilleure réalisation décerné à Mia Hansen-Love pour L’Avenir. Elle y dirige magistralement Isabelle Huppert, sans doute la meilleure actrice française du moment, qui aurait d’ailleurs tout autant mérité le prix d’interprétation. Elle y incarne une professeure de philosophie à l’université qui voit sa vie littéralement tomber en ruine, aussi bien maritalement que professionnellement, en outre de façon imprévisible et brutale. Pourtant, elle s’en remet, et continue sans hésiter ou presque sa vie sur cette nouvelle donne, petite silhouette fragile pourtant redressée par l’idée de ne plus se préoccuper dorénavant que de l’avenir. Mia Hansen-Love semble ici prendre un peu la suite de Claude Sautet, avec cette geste d’un personnage et de la chronique de ses liens avec son entourage, dans une réalité quotidienne qui les dépasse tous sans toutefois obérer une certaine légèreté bienvenue.

On signalera enfin le double couronnement du Tunisien Mohammed Ben Attia, qui reçut pour Hedi l’équivalent berlinois de la Caméra d’Or, le Prix du meilleur premier film, qui valut également le prix du meilleur acteur à son interprète principal, Majd Mastoura, tandis que Trine Dyrholm fut la récipiendaire du prix de la meilleure actrice pour son rôle dans La Commune, de Thomas Vinterberg, un retour sur les rêves de vie collective des années 1970.

 Les sections parallèles aussi

On le sait, le Festival de Berlin se distingue de Cannes par son sympathique coté populaire, puisque toutes ses projections sont ouvertes au public payant : la bagatelle de 310.000 spectateurs cette année ! Et pour cause: la grande salle Marlène Dietrich de la compétition n’est qu’un des lieux de la Berlinale. Loin de se limiter à la « Potsdamer Platz » et à ses trois salles et complexes, le festival sait animer les diverses parties de Berlin, qu’il s’agisse de l’ancien « Berlin Est » et son cinéma « International » aux normes soviétiques d’antan ou son « Cubix » moderne, ou qu’il s’agisse de l’ancien « Berlin Ouest » dont l’épicentre est le cossu « Kufürstendam », avec son « ZooPalast » rénové ou son « Delphi », quartier général historique du « Forum ». On y voit les répétitions de la compétition, et, aussi et surtout, les films des deux principales sections parallèles du festival, « Panorama », que dirige Wieland Speck de longue date, et le « Forum International du jeune cinéma », mené maintenant par Christoph Terhechte. Ouvert par une pochade de John Michael McDonagh, War on everyone, que l’on peut voir comme une parodie des Blues Brothers, pas toujours convaincante, certes, « Panorama » sut pour le reste faire preuve de son intelligent éclectisme habituel. Le jury de la Fipresci y récompensa Aloys, du Suédois Tobias Nölle, une coproduction hélevéto-française. Pour le « Forum », la Fipresci récompensa ex-aequo Barakah rencontre Barakah, de Mahmoud Sabbagh, et Les Sauteurs, d’Abou Bakar Sidibé, Estephan Wargen et Moritz Siebert.

 Un marché du film aux prises avec l’arrivée d’Internet

ClooneyLe Festival de Berlin est aussi le premier rendez-vous de l’année des professionnels du cinéma de tous horizons, avec sa propension à faire découvrir des œuvres qui font souvent le bonheur des salles d’art et d’essai du monde entier, même si des films à grand public s’y traitent aussi. A cet égard, la venue de George Clooney à l’occasion de la projection d’Ave César en ouverture de gala du festival aida sans aucun doute considérablement les ventes au marché d’un film qu’il va bientôt diriger, Suburbicon, dont les frères Coen ont écrit le scénario (il fut finalement acheté à grand frais par la Paramount). Mais il faut surtout noter cette année l’emprise croissante qu’ont sur les ventes internationales de films des compagnies comme Netflix, et maintenant Amazon, qui ont des besoins de catalogue de plus en plus importants pour satisfaire leurs abonnés électroniques, et ont les moyens de faire monter les prix plus haut que les acheteurs traditionnels du cinéma. Cela n’est pas sans poser question quant à l’avenir de nombre de petites compagnies spécialisées, et, indirectement, du cinéma d’auteur en salles. Comme d’habitude, Unifrance abrita plusieurs dizaines de professionnels français dans un astucieux espace semi-ouvert de petits bureaux de travail.

Comme on s’en doute, la Berlinale se réverbère aussi en de nombreux événements parallèles. Ainsi,  « Talent campus » a maintenant atteint une dimension considérable dans l’aide à l’éclosion de futurs jeunes talents dans toutes les professions du cinéma, comme aussi « Shooting Stars », l’opération que l’European Film Promotion, l’organisme de promotion fédérateur de ses homologues nationaux européens organise chaque année à Berlin pour mettre au premier plan quelques acteurs et actrices prometteurs. Comme l’an dernier, une petite section de la Berlinale était même consacrée aux séries télévisées, actant ainsi un ancrage dans la modernité qui complète son souci de l’actualité politique.

Philippe J. Maarek

Le 30° Festival international de cinéma de Mar del Plata (Argentine)

Le festival, fondé en 1954 par Evita Perron dans la station balnéaire de Mar del Plata, au sud de Buenos Aires, célébrait cette année sa trentième édition (il en manque quelques uns à cause des difficultés de l’Histoire économique et politique…). Le nouveau gouvernement de l’Argentine soutien pleinement son festival. Lors des cérémonies officielles, les interventions de Lucrecia Cardoso, présidente de l’Institut national du cinéma et des arts audiovisuels, étaient un hommage passionnel à l’importance de la culture dans la vie quotidienne, exprimant avec virulence un soutien enthousiaste à la création et à la diffusion auprès d’un large public. Les médias locaux proposent quotidiennement des suppléments cinéma et les partenaires financiers sont présents sans être envahissants. La ministre de la culture Teresa Parodi a ouvert la cérémonie de remise des prix en commençant par cette phrase : « Le cinéma, résumé de tous les arts, est le miroir de la culture et par là même une forme d’expression essentielle pour que le peuple puisse construire son identité« .

como1Toutes les projections étaient accessibles au public, et se répartissaient dans les 5 cinémas de la ville, l’auditorium du casino pour les films de la compétition officielle, et le musée d’art contemporain pour les rétrospectives gratuites. Pour la première fois cette année, il y a aussi eu une projection sur la plage. Près de 120 000 spectateurs se sont déplacés pendant la semaine du festival pour voir quelques uns des 400 films proposés dans les différentes sélections. Le public de Mar del Plata est très enthousiaste et très cinéphile et comme il est surtout local, certains films ne sont pas sous-titrés en anglais, ce qui est dommage pour les rares visiteurs non-hispanophones. On se console en remarquant qu’ici, le maïs soufflé qu’on mange au cinéma est appelé « pochoclos » et non par l’habituel vocable nord-américain… Toutes les séances étaient quasiment pleines et on voit peu de monde sortir, y compris pour des films très austères comme le dernier film de Chantal Akerman, No Home Movie ou Santa Teresa y otras historias de Nelson Carlo de los Santos Aria (Mexique), un film à la limite du vidéo art, sans trame narrative évidente, qui a obtenu le prix du meilleur film dans la sélection latino-américaine.

La sélection argentine étant doté de nombreux prix financiers (aide à la distribution, à la post-production, etc.), on comprend comment l’Argentine est devenu, au cours de ces dix dernières années, un pays de cinéma à part entière, tant sur le plan de la quantité que de la qualité. 17 films argentins étaient présentés et, parmi eux, de jolies surprises. Notamment Como funcionan casi todas las cosas, premier long-métrage de Fernando Salem qui a obtenu le prix du meilleur réalisateur dans la compétition argentine. Avec une belle photo, un ton à la fois poétique et burlesque, c’est le portrait d’une jeune femme en deuil de son père, à la recherche d’une mère disparue, racontée par une mise en scène pleine de surprises. Une jolie comédie dramatique, Camino a la Paz de Francisco Varone est la rencontre d’un jeune homme désinvolte et d’un vieux monsieur musulman, embarqué dans un long voyage où ils apprendront à se connaître et à montrer un pays aux facettes multiples. Dans un tout autre genre, Pequeno diccionario ilustrado de la electricidad de Carolina Rimini et Gustavo Caluppo. Citant au générique Foucault, Debord, Deleuze (toujours très populaires en Argentine) et Walter Benjamin, ce film mélange, sur un rythme extrêmement rapide des images d’archives, une trame narrative de fiction et une mise en scène presque hypnotique pour rappeler tout ce qu’on a pu faire avec l’électricité, des grands groupes industriels (le travail à la chaîne) à la naissance du cinéma commercial (capturer l’âme humaine) en passant par la littérature (Jules Verne).

laluz2Dans la compétition internationale, c’est L’étreinte du serpent de Ciro Guerra (Colombie) qui est reparti avec le prix du meilleur film. Evocation du destin tragique des indiens d’Amazonie, ce film en noir et blanc rappelle les premières rencontres avec les Blancs, le choc des cultures différentes et la tentation de ne garder « que le pire des deux mondes ». Le prix du meilleur réalisateur a été attribué à Koza d’Ivan Ostrochovsky (Slovaquie), portrait rigoureux d’un ancien boxeur qui ne se laisse pas abattre malgré la misère ambiante et un froid de loups. Un premier long-métrage subtil et impressionnant ! Le jury international a décerné le prix de la meilleur interprétation masculine à tous les acteurs de El Club de Pablo Larrain, une récompense méritée pour un film qui dénonce les comportements de l’Eglise catholique au Chili et met en scène des hommes au jugement faussé, incapables de comprendre la portée de leurs actes. L’autre belle découverte dans cette sélection a été La Luz incidente d’Ariel Rotter, une âpreté rigoureuse et une excellente photo noir et blanc pour l’itinéraire d’une jeune veuve en proie aux pressions de son entourage, qui a reçu le prix Fipresci et le prix de la meilleur interprétation féminine pour Erica Rivas.

Magali Van Reeth

Cartes « Vertes » pour 2016

La campagne 2016 pour le renouvellement ou l’octroi des cartes « vertes » de critiques de cinéma permettant l’accès des journalistes et critiques de cinéma est ouverte. Les dossiers doivent parvenir avant le 30 novembre au secrétariat de la Commission, assuré par le groupe Audiens sous l’égide de la Fédération Nationale des Critiques de la Presse Française (voir rubrique « La Profession »)

40 bougies pour Toronto en 2015!

Le Festival International du Film de Toronto a fêté en Septembre 2015 son 40° anniversaire. Initialement « Festival des Festivals » destiné à amener au grand public de la capitale de l’Ontario les meilleurs films du monde entier, le Festival a réussi à devenir, sous la houlette de son Directeur, Piers Handling, l’un des trois rendez-vous incontestables du cinéma mondial, avec Berlin et Cannes, détrônant implicitement petit à petit Venise de son ancien rang.

press-tiff40-blueTrès astucieusement, Piers Handling, Cameron Bailey, le directeur artistique du Festival et Michèle Maheux, sa Directrice Exécutive, avaient décidé de ne pas mettre d’emphase excessive sur le fait qu’il s’agissait du 40° anniversaire et de continuer à focaliser l’attention sur les films. Certes, on distribua largement une revue rappelant l’histoire du Festival et on vendit un peu plus de gadgets – labellisés « Quarantième » –  qu’à l’ordinaire, mais en somme, pas de fête somptuaire détournant l’attention de la programmation. Simplement, comme l’an dernier, les Torontois purent profiter durant le premier week-end de la piétonisation de la rue qui borde le quartier général du Festival pour baguenauder entre les stands forains, les concerts gratuits, et bénéficier de toutes sortes de petits cadeaux et d’échantillons gratuits de produits divers distribués à qui mieux mieux!

Une programmation d’une richesse imposante

La programmation, parlons-en, justement, n’a jamais paru aussi imposante, battant le record de l’an dernier cette année avec 399 courts et longs métrages en provenance de 71 pays (dont 133 premières mondiales). Elle alla dans deux directions apparemment contradictoires qui font la richesse de la manifestation. D’un côté, fidèle à sa réputation de lancer la campagne des Oscars, Toronto a accueilli nombre de « premières » des grands studios Hollywoodiens, sans compter une grande partie des têtes de pointe de la sélection de Venise, en première Nord-Américaine. De l’autre, ses nombreuses sections (13 au total cette année!) permirent aux fidèle et nombreux public de la ville de voir la quintessence du cinéma mondial de ‘année écoulée – invisible autrement, à Toronto, comme d’ailleurs dans toute l’Amérique du Nord, ou presque.

THE MARTIAN
La section la plus prestigieuse, « Gala », comportait 20 films d’ampleur, complétée en fait par les 13 longs métrages de la section « Masters ».  Elle fut ouverte par Démolition, l’excellent film du Québécois Jean-Marc Vallée qui donne à Jake Gyllenhal l’occasion de liver à nouveau une composition extraordinaire, en homme assommé psychologiquement par la mort accidentelle de sa femme à son côté, et qui se met à détruire petit à petit sa propre maison en guise de compensation. On  vit en galas, comme à l’accoutumée, quelques films qui devraient faire une carrière les menant jusqu’aux Oscars, comme Le Martien qui marque le grand retour au premier plan de Ridley Scott, à qui l’espace est décidément fort bénéfique depuis Alien. Le film donne aussi sans aucun doute toutes ses chances pour un Oscar d’interprétation à Matt Damon, omniprésent à l’image dans une prestation fort crédible de botaniste-expert des sols extraterrestres.

L’une des raisons de la popularité du Festival auprès des producteurs d’Hollywood est le fait qu’il s’agit d’un événement avec un « vrai » public et non compétitif, sans DRWYAk_room_01_o3_8707117_1438094905les aléas des prix décernés par des jurys parfois composés à la va-comme-je-te-pousse obéissant aux calendriers chargés des uns et à la nécessité d’y faire figurer quelques stars à paillettes pas forcément cinéphiles. Le seul « vrai » prix décerné à Toronto a longtemps été son prix du public, justement, décerné par un vote des spectateurs à la sortie des films, aujourd’hui le « Grolsch people’s choice award », du nom de son sponsor, la bière de ce nom. Il fut décerné cette année à Lenny Abrahamson pour Room , un film irlando-canadien de la section « Présentations Spéciales », adaptant à l’écran le best-seller homonyme bien connu d’Emma Donoghue. Succès somme toute inattendu, le film n’avait évidemment pas eu au départ le retentissement de Where to invade next, le nouveau docu-fiction de Michael Moore présenté dans la même section qui retint l’attention de nombreux acheteurs potentiels de ses droits de distribution, à commencer par Netflix. Michael Moore y parcourt l’Europe (et fait même un crochet en Tunisie) pour montrer que la vie y est souvent plus facile qu’aux Etats-Unis, non sans une certaine mauvaise foi amusante qui fait le charme du film. Room était notamment suivi dans les suffrages par Spotlight. Ce film de Tom McCarthy retrace l’enquête qui permit aux journalistes du « Boston Globe » de lever le voile sur la sinistre affaire de pédophilie dans l’Eglise catholique nord-américaine qui n’a toujours pas fini de laisser des traces. La mise en scène convenue n’y exploite à vrai dire pas très bien le potentiel d’une belle équipe d’acteurs menés par Marc Ruffalo, Michael Keaton  et Rachel McAdams.

En 2015, contrairement à l’habitude, le Festival avait décidé de créer une petite section compétitive particulière, « Platform »,  composée de douze films « d’auteur », en somme, au vu de la sélection qui avait été décidée. Elle comportait une forte représentation de la France, par Bang Gang d’Eva Husson, par Un Français, de Diastème, par Sky, de Fabienne Berhaud et par le franco-belge Les Chevaliers Blancs, de Joachim Lafosse. Le jury international de trois NxWM8K_hurt_06_o3_8760768_1439477111personnes formé de Jia Zhang-ke, Claire Denis et Agnieska Hollanddécida de donner les 25.000 dollars du prix au Canadien Alan Zweig pour Hurt. Ce documentaire touchant et remarquable s’attache au destin difficile de Steve Fonyo, dont la jambe fut emportée par un cancer foudroyant alors qu’il avait 18 ans à peine, et qui avait ému tout le Canada à l’époque, avant de sombrer dans la drogue et les petits larcins sans jamais pourtant perdre le moral.

Par ailleurs, un Jury de la Fipresci décerna deux prix de la Critique Internationale, l’un, dans la section « Découvertes » au Slovaque Marko Skop pour Eva Nova,  l’autre, dans la section « Présentations Spéciales » au Mexicain Jonas Cuaron pour Desierto. Enfin, un jury ad hoc donna à Closet Monster de Stephen Dunn le Prix « Canada Goose » du meilleur film canadien, présenté dans la section « Découvertes ».

Ajoutons que le Festival comportait également une section « Cinéma du Monde Contemporain », véritable pot-pourri des meilleurs films vus dans l’année par ses sélectionneurs, une section « Midnight Madness » fort originale menée par Colin Geddes, donnant ainsi voix au chapitre au cinéma de « série B », un hommage en films à la ville de Londres, et, même pour la première fois, une ouverture vers les séries télévisées avec une section « Prime Time », où, entre autres, on pouvait voir en avant-première, les deux premiers épisodes de la série Heroes Reborn – sans compter que l’une des Master Class fut une « Conversation » avec Matthew Weiner, l’auteur des Sopranos et de Mad Men. Bref, de quoi faire regretter aux festivaliers cinéphiles de ne pas avoir trois ou quatre mois pour tout voir et tout faire!

Les professionnels aussi

Les nombreux professionnels présents purent, comme depuis l’an dernier, bénéficier d’un accès privilégié et relativement aisé aux films grâce à l’ajout du grand cinéma-théâtre « Princesse de Galles », qui jouxte l’immeuble du Festival, le « Bell Lightbox », et  l’hôtel Hyatt voisin, quartier général des acheteurs et vendeurs venus du monde entier. On y trouvait notamment une salle de visionnement gérée par l’efficace système de streaming à accès contrôlé de la société « Cinando », fondée et dirigée par Jérôme Paillard, le Directeur du Marché du Film de Cannes.

IMG_5153De nombreux organismes de promotion de cinémas nationaux furent aussi de la partie, comme « European Film Productions » avec le bien rôdé « Producers Lab », lieu d’échanges et de rencontres entre producteurs, et Unifrance, bien sûr, pour défendre le cinéma français, dont le stand ne désemplit pas. Une opération spéciale de promotion de livres adaptables au cinéma, « Shoot the book », avait également été montée par plusieurs sociétés d’auteurs en collaboration avec l’Ambassade de France au Canada pour encourager la vente au cinéma de droits d’adaptation d’une sélection de livres.

Ajoutons que l’installation du Festival dans ses propres locaux, le « Bell Lightbox », un bâtiment tout neuf construit pour lui en plein cœur du quartier des théâtres, lui permet de continuer à s’adresser au public torontois toute l’année, par ses salles de cinéma, bien sûr, mais aussi par ses expositions (une exposition inédite « Warhol et le cinéma », y débute en octobre), etc. Cette année, pour a première fois, TIFF, la Fondation du Festival, et le Bell Lightbox accueilleront un « résident », le scénariste et réalisateur Len Blum, qui pourra ainsi bénéficier pendant un an d’une bourse un peu équivalente pour le cinéma à ce que la Villa Médicis à Rome est pour les artistes français.

Philippe J. Maarek

Cannes 2015. Partition en mode mineur pour un Festival majeur 

Fils de saulUn sentiment d’insatisfaction s’est levé sur la Croisette dès les premiers jours du Festival au vu des films de la compétition officielle. Sentiment rituel quand les goûts de chacun, qui ne sont pas à débattre, peinent quoi qu’il arrive à s’arrimer à un véritable enthousiasme. D’ordinaire, seuls quelques grincheux chroniques conservent cette disposition, parfois accolée à la pensée magique d’un passé idéal dont les exemples s’avèrent souvent introuvables. Ce sont les grands films qui rejaillissent. Ceux qui nous ont émus, enchantés, bouleversés, bousculés, sans mettre tout le monde d’accord. On peut même s’écharper à défendre « les siens », « son réalisateur », « sa palme », compte tenu de la souveraineté des jurys et des points de vue à l’emporte-pièce de la critique à chaud. Qui n’a pas, avec le recul du temps, mangé son chapeau, jette la première ligne. L’effet déceptif persiste. À une exception, celle du film Le Fils de Saul, premier long métrage du cinéaste hongrois Laszlo Nemez. Son engagement à hauts risques fracture l’impossibilité de représenter l’irreprésentable des camps d’extermination nazis par un travail cinématographique époustouflant. On se réjouit qu’il en ait obtenu la reconnaissance en se voyant remettre le grand prix du jury, et aussi celui de la critique internationale. Nous l’aurions souhaité au sommet, mais le jury, pour la palme d’or, lui a préféré Dheepan, Dheepande Jacques Audiard. Film de grande qualité d’un cinéaste déjà honoré à Cannes par un prix du scénario pour Un héros très discret et un grand prix remis pour Un prophète, mais dont le scénario, justement, ne nous paraît pas le plus convaincant de sa riche filmographie.

Loin de ce que l’on est en droit d’attendre à ce niveau…

Au sein des dix-neuf films en compétition officielle, cinq sont français. On peut difficilement les placer à la même échelle. Ceux de Maïwenn et de Valérie Donzelli (Mon Roi et Marguerite et Julien) restaient loin de ce que l’on est en droit d’attendre à ce niveau quel qu’en soit le manque de grands éclats. Le Valley of Love de Guillaume Nicloux, épaulé par Isabelle Huppert et Gérard Depardieu en remarquables comédiens, ouvrait une respiration bienvenue. Tout aussi remarquable, dans un film sur lequel nous avons exprimé des réserves en cours de Festival, Vincent Lindon, qui n’a certes pas volé sa récompense. Si d’autres visages nous viennent, ce n’est pas pour la lui disputer, mais à la suite d’autres évocations surgissent d’autres cadres. Michael Fassbender donne un Macbeth prodigieux dans le film éponyme de Justin Kurzel, chef-d’œuvre pompier dont le bruit et la fureur s’expriment avec un excès d’effets à éparpiller Shakespeare au fond d’un cratère, ne serait son interprète. Avec la très pâle Lady Macbeth que joue si peu Marion Cotillard, contrastent notamment les deux actrices de Carol, le film de Todd Haynes. Par une bizarrerie bancale, seule l’une des deux, Rooney Mara, a bénéficié du prix d’interprétation féminine, quand le film repose sur ses échanges sensibles avec le personnage de Cate Blanchett. D’autant plus bizarre et bancale qu’un prix ex aequo réunit Rooney Mara à une Emmanuelle Bercot pour laquelle il ne s’imposait pas. Au contraire de la palme d’honneur remise à Agnès Varda. Son discours lors de la cérémonie de clôture faisait chavirer le cœur mais aussi l’esprit, vertige de la création en résistance.

La frustration est la loi du genre cannois

1001La frustration est la loi du genre cannois, et si l’on se prend à imaginer un resserrement de la compétition officielle, c’est que de très grands cinéastes présentaient des films un peu en dessous des tonalités, voire des flamboyances,qui d’autres fois nous ontemportés. Difficile d’argumenter les choix des sélectionneurs pour qui n’a pas connaissance des films qu’ils n’ont pas retenus, mais on peut toujours plaider la rigueur. Pas celle de la troïka dont Michel Gomez met en scène les mille et un désastres dans les Mille et Une Nuits qu’il présentait à la Quinzaine des réalisateurs. Les trois volets sortiront successivement en juin, juillet et août. On les attend avec une impatience que le sujet ne suffirait pas à susciter si le film s’en tenait au constat social qui fait souvent recette dans notre pays.

Cannes garde l’immense avantage de nous offrir des visions du monde entier, des arts de faire, des envies de voir et de partager. Parce que nous le valons bien.

Dominique Widemann

2015: les 11° prix annuels de l’UJC


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Quatre prix ont été décernés en 2015 (au titre de 2014) :

  • le Prix de l’UJC 2015, pour l’ensemble de son œuvre, à Eithne O’Neill
  • le Prix de l’UJC de la jeune critique 2014 à Murielle Joudet
  • le Prix de l’UJC de la meilleure biographie ou du meilleur entretien 2014 concernant une personnalité du cinéma, à Joël Magny pour son livre-entretien « L’Homme Cinéma » (Ed. Ecriture).
  • La Plume d’Or 2014 du meilleur journaliste de cinéma de la Presse étrangère en France, enfin, a été décernée pour la dixième fois conjointement par l’UJC et l’Association de la Presse Etrangère à Jordan Mintzer.
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La Fipresci à l’honneur au Bifest 2015

IMG_0873.jpgLa Fipresci, la Fédération Internationale de la Presse Cinématographique, à laquelle l’UJC est affilié, a commencé les festivités de son 90° anniversaire à Bari, au Sud de l’Italie. Depuis six ans, Felice Laudadio y a fondé et dirige le Bifest, le « Bari International Film Festival », qui, tout en faisant la part belle au cinéma italien, accueille aussi une sélection internationale. Cette année, Felice Laudadio avait en outre décidé de mettre la Fipresci à l’honneur, par le biais d’une « Master Class » quotidienne. Alan Parker, Jean-Jacques Annaud, Costa-Gavras, Ettore Scola, Andzej Wajda, Edgar Reitz, Margarethe von Trotta et Nani Moretti se sont donc succédés tous les matins après la projection d’un de leurs films devant la belle salle comble du théâtre Petruzelli qui scande la vie culturelle de la ville depuis sa rénovation. Passionnants, pleins de détails personnels et d’aperçus du métier de réalisateurs, ces entretiens, menés par des critiques de la Fipresci, captivèrent l’attention. Il fallait ainsi entendre Jean-Jacques Annaud parler de la différence entre la direction d’acteurs européens et américains, et le voir mimer sur scène la façon de gérer le positionnement de Sean Connery devant la caméra lors du tournage de Au nom de la Rose! Tous les réalisateurs reçurent une plaque commémorative spéciale de la Fipresci.

Un jury, formé de critiques du Syndicat Italien de la Critique, donna de nombreux prix à certains des films de la sélection italienne. Parmi ceux-ci, notera le Prix Mario Monicelli de la meilleure réalisation à Francesco Munzi pour son Anime nere,  le Prix Franco Cristaldi du meileur producteur de Luigi Musini, le Prix Anna Magnani pour la meilleure actrice d’Alba Rohrwacher pour Hungry Hearts de Saverio Costanzo, le Prix Vittorio Gassman du meilleur acteur d’Elio Germano pour Il giovane favoloso de Mario Martone, le Prix Ennio Morricone de la meilleure musique de Paolo Fresu pour Torneranno i prati d’Ermanno Olmi et le Prix Giuseppe Rotunno de la meilleure photographie décerné à Fabio Cianchetti pour Hungry Hearts et celui du meilleure montage de Premio Roberto Perpignani pour Anime nere. Dans la section internationale, un  jury populaire, présidé par  Valerio De Paolis,  enfin, donna le Prix International à  Louis-Julien Petit pour  Discount.

Philippe J. Maarek

Jean Roy Chevalier de la Légion d’Honneur

JR

Dans le cadre de l’hommage à la Fipresci organisé par Felice Laudadio, le directeur du Bifest de Bari, Philippe J. Maarek a procédé à la nomination officielle de Jean Roy, Président de l’UJC, mais aussi ancien Président de la Fipresci, comme Chevalier de la Légion d’Honneur, sur la scène du théâtre Petruzelli.

Critique en titre de l’Humanité de longue date, Jean Roy, on le sait, a aussi longtemps dirigé la Semaine de la Critique à Cannes, y faisant découvrir de très nombreux réalisateurs du monde entier.

Le 17e Festival International du Film Documentaire de Thessalonique

PosterLe 17e Festival International du Film Documentaire de Thessalonique : Images of the 21st Century

A part des nouvelles sur son économie souffrante sur les chaînes d’information, des brochures de vacances et sa Nouvelle Vague en cinéma, la Grèce contemporaine est mal connue. Même pour moi, venant d’un pays voisin, un festival de documentaires comme celui de Thessalonique peut offrir une image colorée et surprenante.

En tant que membre du jury FIPRESCI, j’ai eu le plaisir de suivre les titres grecs au total au nombre de 17, inclus dans les différentes sections thématiques du festival, sans compter le panorama spécial grec de 46 (!) productions. Il n’y a rien d’étrange à ce que beaucoup de ces documentaires avaient l’air  télévisuel — dans le contexte aggravé de la crise financière, on ne pouvait demander aux 63 titres grecs présentés (sur 191 au total) d’être des chefs-d’œuvre du cinéma d’auteur. Mais télévision ne signifie pas automatiquement « qualité moindre ». Au contraire, les projections de Fascism Inc. d’Aris Chatzistefanou et d’agora – From Democracy To The Market de Yorgos Avgeropoulos, de la section panorama grecque, se sont avérées  très suivies. Les deux réalisateurs sont des journalistes respectés avec une filmographie documentaire excellente de sorte que leur budget a pu être facilement bouclé grâce au financement participatif. Pour cette raison, Fascism inc. peut être regardé gratuitement en ligne [http://infowarproductions.com/fascism_inc/], avec des sous-titres français, et je vous recommande fortement les deux titres précédents du même auteur. Ces films sont une introduction appropriée au point de vue spécifique des Grecs sur la politique et la crise mondiale.

En fait, la plupart des documentaires vus au festival parlent très peu de politique. Cependant, il y avait des «films politiques», comme  The fish on the mountain, de Stratoula Theodoratou, mais il appartient à un groupe de titres qui, généralement de façon télévisuelle, se saisit d’un problème urgent (ici l’industrie navale), puis « balance » au spectateur les faits, la douleur et la frustration. Dans cette catégorie, on peut retrouver aussi Emery Tales de Stelios Efstathopoulos & Susanne Bausinger (sur l’extraction de l’émeri aux Cyclades) et Milad – My Planet… de Menelaos Karamaghiolis (sur les immigrés clandestins).

Une perspective beaucoup plus variée fut offerte par deux titres de la section Habitat – In The Nest Of Time de Alexandros Papailiou et Leaving Is Living de Laura Maragoudaki. In The Nest Of Time  se concentre sur plusieurs jeunes écologistes travaillant dans différents domaines de la protection environnementale. Leurs choix de vie sont présentés comme la norme, et leur travail comme le plaisir, ce qui rend le film agréable à regarder. Encore plus dynamique et estimable est mon film favori grec du festival, Leaving Is Living, qui suit le braconnage des tourterelles pendant leur période de migration au printemps. Concis et pince-sans-rire, le film pénètre la culture de la chasse et sa signification aujourd’hui, ainsi que le modèle de « business-as-usual » en Grèce.

Mais les grandes trajectoires sont également vitales pour le cinéma documentaire. Il est donc louable que certains auteurs grecs n’hésitent pas à relever le défi. Un Condor de Yannis Kolozis est une invitation à voyager au Chili avec le protagoniste du film, réfugié politique en Angleterre. A Place For Everyone d’Angelos Rallis & Hans Ulrich Gοessl célèbre discrètement le vingtième anniversaire du génocide au Rwanda. The New Plastic Road d’Angelos Tsaousis & Myrto Papadopoulos nous emmène au Tadjikistan, où le commerce avec la Chine est  en plein essor actuellement. Pure Life, de Panagiotis Evangelidis, à son tour, examine les outsiders à Barcelone, en attaquant la plupart des préjugés des Balkans sur la culture gay et l’industrie porno.

No 874846Bien sûr, l’exception confirme la règle — la plupart des films grecs continuent traiter du territoire et de l’histoire de la Grèce, en optant pour un format et style classique. Deux titres ont été présentés dès le début comme très importants, surtout par nos collègues grecs : The Archaeologist de Kimon Tsakiris et Hail Arcadia de Filippos Koutsaftis. Les deux sont une réflexion sur la crise de l’État moderne, qui devrait autant se préoccuper de la prospérité économique que de la protection des ressources archéologiques et culturelles et du bien-être du peuple. De ces deux lectures, Hail Arcadia a remporté le prix FIPRESCI, probablement à cause de sa sensation d’exhaustivité et d’urgence au niveau du sujet, malgré sa mise en scène traditionaliste.

En parlant de traditions, je voudrais mentionner deux grandes leçons d’histoire : Escape From Amorgos, de Stelios Kouloglou et Kostis Palamas – The Supreme Flower In Greek Literature, de Stamatis Tsarouchas, qui se voudrait sérieux en théorie, mais se révèle comique dans la pratique pour son révisionnisme historique. Olympia de Stavros Psillakis et Mana de Valérie Kontakos m’ont fait réfléchir sur la façon dont le christianisme orthodoxe se confrontait avec l’identité nationale en Grèce, une oeuvre qui ajoute des aspects intéressants au débat sur la laïcité en France et au-dehors.

C’est pour cette raison que le cinéma documentaire est le meilleur ambassadeur d’un pays, celui qui initie de nouvelles conversations!

Yoana Pavlova

Guadalajara 2015


Viva Mexico

par Barbara Lorey de Lacharrière

Le Festival Internacional de Cine en Guadalajara (Festival International du Film de Guadalajara,  6-15 Mars 2015), dont on célébrait cette année le 30e anniversaire, est considéré comme l’une des vitrines les plus importantes du monde pour la promotion et la distribution des films mexicains et latino-américains. Soutenu par l’Université de Guadalajara, l’Institut mexicain de cinématographie (IMCINE), le Conseil national pour la culture et les arts (CONACULTA), le gouvernement de l’État de Jalisco, les villes de Guadalajara et Zapopan, le festival, sous la direction d’Ivan Trujillo, a pris ces dernières années une ampleur considérable .

Sans titreLe temps fort des sections officielles incluant  les deux programmes de compétition  de long métrages de fiction et de documentaires ibéro-américains (16 films chacun), une  section très riche de courts métrages et le Premio Maguey, compétition du Queer cinema (18 films) — est naturellement le prix Mezcal pour le meilleur premier film mexicain. Ce prix est  choisi par un jury  assez particulier composé de jeunes étudiants et d’enseignants venant du Mexique entier.

Cette année, la section Mezcal présentait un mélange très éclectique et inégal de 22 premiers longs métrages et de documentaires réalisés non seulement au Mexique mais aussi par des réalisateurs mexicains travaillant à l’étranger (en l’occurence l’Irlande, Royaume-Uni et Australie). Et même un long métrage d’animation pour enfants au message pédagogique mais ludique en faisait partie. C’est également dans cette section de films‚ Made in Mexico que le jury FIPRESCI devait choisir notre lauréat.

Stars, paillettes et Red Carpet 

Evidemment, les grands moments du festival étaient des hommages rendus à la délicieuse  Victoria Abril, à l’icône du cinéma mexicaine, la grande Isela Vega, au célèbre réalisateur mexicain et fondateur du festival, Jaime Humberto Hermosillo et au producteur-réalisateur Guillermo del Toro.

Del Toro, né à Guadalajara, qui a dirigé une master-class pour les étudiants du Talent Campus, a d’ailleurs provoqué une controverse lors de sa conférence de presse avec sa critique acerbe de l’insécurité et de la décomposition sociale dans son pays d’origine, où il dit même craindre pour sa propre sécurité.

Mais curieusement, la violence politique et sociale au Mexique, qui a fait plus de 100.000 victimes au cours des dernières années, n’est que rarement présente dans les films des jeunes réalisateurs mexicains que nous avons vus, à l’exception du thriller très efficace sur fond de trafic d’armes de Gabriel Ripstein, 600 Miles (600 Millas), et, bien moins réussi, de When the three 0’clock comes (Cuando de las tres), de Jonathan Sarmiento, dont le huit clos, maladroitement mis en scène, de guérilleros désabusés se veut une dénonciation virulente de l’inaction du gouvernement face à l’oppression et au crime organisé.

Le pays invité cette année était l’Italie avec la présentation d’une très belle sélection de 34 films. Malheureusement, le très attendu invité d’honneur, Bernardo Bertolucci, a dû annuler sa visite à la dernière minute en raison de problèmes de santé et n’a donc pas pu recevoir en personne le Golden Mayahuel Award pour l’ensemble de son oeuvre.

Guadalajara – plus qu’un festival du film

Le marché du film, qui s’efforce de devenir le plus grand événement de l’industrie cinématographique en Amérique latine, a organisé plusieurs réunions pour développer la participation et la coopération sur de nouveaux projets et pour aider à la création de nouveaux canaux de promotion et de financement du cinéma international: ceux-ci incluent les rencontres de co-production ibéro-américaines, la promotion de soutien européen de la vente des films et le Talent Campus, une vraie réussite depuis sept ans maintenant, co-organisé avec la Berlinale.

Un autre point fort du festival fut la projection de Film4Climate, sujet très à la mode et soutenu par la Banque mondiale, qui relie cinéma et changement climatique. Ce sujet brûlant a d’ailleurs inspiré le directeur du festival, Ivan Trujillo, à supprimer à l’avenir, 50% des publications imprimées.

Certes, le choix fait il y a quelques années de déplacer le centre du festival et les principaux lieux de projection du coeur de la ville vers la banlieue monotone de cette deuxième plus grande ville du Mexique, au grand Parc des Expositions et à l’hôtel Hilton juste en face, permet d’avoir à disposition les grandes espaces nécessaires pour développer avec succès le marché et ses diverses activités telles que les réunions de co-production et des ateliers. En revanche, pour les jurys et les invités il était assez laborieux à cause de la circulation pour se rendre aux différents lieux de projection – à savoir deux multiplexes dans des centres commerciaux à l’autre bout de la ville, et un théâtre étonnamment bien équipé dans un bâtiment de l’université. En outre, la salle de projection improvisée installée dans l’Expo, juste à côté du bruyant tohubohu du marché du film, ainsi que celles dans les deux salles de conférence de l’hôtel,  étaient peu adaptées à des projections de films.

Mais l’accueil chaleureux et la grande gentillesse des bénévoles et des organisateurs ainsi que les fêtes généreusement arrosés de tequila, organisées presque chaque nuit, ont compensé un peu la  frustration de se sentir déconnecté de la vie réelle de la ville.

Les  Prix

BreakVers la fin  du festival, les fortes pluies plutôt inhabituelles  qui se déversaient sur Guadalajara n’ont cependant pas pu  gâcher l’ambiance festive de la soirée de clôture, avec une cérémonie de remise des prix très plaisante et parfaitement organisée,  et une énorme fête,  déménagée en urgence dans un lieu abrité.

Le jury du prix Maguey, qui célèbre  sa quatrième édition de « queer cinema» dans cette ville abritant l’une des plus grandes communautés LGBTTTI du Mexique, a récompensé le film suédois Something must break (Nanting måste gå sönder) d’Ester Martin Bergsmark ,

Dans la section documentaire ibéro-américain, le prix a été décerné au film chilien, Tea Time (La Once), de Maite Alberdi, alors que le scénariste-réalisateur guatémaltèque Jayro Bustamente a reçu deux prix, pour Volcan Ixcanul (Ixcanul) – meilleur film ibéro-américain et meilleur réalisateur. Le film a été d’ailleurs récompensé par le Prix Alfred Bauer un mois plus tôt à la Berlinale.

Le prix du meilleur premier film dans la section ibéro-américain a été attribué à  l’argentin Sebastian Schindel pour The Boss, Anatomie of a crime (El Patrón, radiografía de crimen). Et le mexicain Celso Garcia  est reparti avec pas moins de quatre prix, celui du meilleur scénario, un prix spécial du jury de fiction ibéro-américain, le prix du public ainsi que le prix de la critique mexicaine pour son premier film The Thin Yellow Line (La Linea Delgada Amarilla), un petit bijou doux-amer, magistralement filmé, et produit par Guillermo de Toro.

Enfin, le Prix Mezcal est allé au drame poignant sur fond de trafic d’armes de Gabriel Ripstein 600 Miles (600 Millas), avec Tim Roth en agent de l’ATF qui est enlevé par un jeune trafiquant  mexicain; (il a également reçu le prix du meilleur premier long métrage à la Berlinale 2015.)

Dernier mais non le moindre, notre Prix FIPRESCI a été  décerné à l’unanimité au premier long-métrage documentaire de la cinéaste argentino-mexicaine Natalia Bruschtein, Temps Suspendu (Tiempo Supsendido), un film « qui éclaire la tragédie des «disparus» en Argentine dans les années 1970 à travers l’histoire d’une femme qui se bat pour préserver la mémoire nationale alors même que sa propre mémoire se dérobe “. Il a également reçu le prix spécial du jury de la compétition documentaire ibéro-américain.

Barbara Lorey de Lacharrière

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