Berlinale 2020 : le début d’une nouvelle ère

Les habitués de la Berlinale s’attendaient à des surprises pour cette 70° édition du Festival. Outre ce chiffre « rond », souvent annonceur de festivités particulières, 2020 marquait la première année à la direction de la manifestation 2020_0018_RWD_775d’un tandem formé, pour la direction artistique, de Carlo Chatrian, venant du Festival de Locarno, et pour la direction exécutive, de Mariette Rissenbeek, l’ancienne directrice de « German Films », l’équivalent d’Unifrance Outre-Rhin, ce tandem remplaçant ainsi la direction unique traditionnelle du Festival depuis sa fondation. Mais la volonté de la nouvelle équipe dirigeante d’effectuer une transition en douceur fut manifeste, ce qui fait que la 70° édition ne fut l’objet d’aucune commémoration particulière – d’autant que les activités initiales sous le régime nazi de son fondateur, Alfred Bauer, ont récemment été mises en question.

C’est donc uniquement dans les choix de Carlo Chatrian pour la programmation de la compétition officielle que l’on a pu découvrir sa « touche ». Il était assisté pour cela par pas moins de quatre de ses anciens partenaires du Festival de Locarno qui l’ont suivi à Berlin, Mark Peranson, directeur de la programmation, comme il l’était à Locarno, et Lorenzo Esposito, Sergio Fant et Aurélie Godet, qui formaient pas moins de la moitié du comité de sélection de la compétition officielle et de la nouvelle section « Rencontres ». Alors que la tradition berlinoise, héritée de la position particulière de la ville de Berlin, entre l’Est et l’Ouest durant la Guerre Froide, était une orientation très politique, quitte à sélectionner des films d’un niveau parfois un peu inégal, Carlo Chatrian a visiblement décidé de faire abstraction de cette direction pour ancrer sa sélection dans les préoccupations du moment.

Jamais la compétition officielle de la Berlinale ne sembla en particulier autant axée sur la recherche de la parité homme-femme, avec notamment plusieurs films visiblement sélectionnés pour l’originalité de leur regard féminin sur des genres typiquement masculins.

First CowProcédait manifestement de cette orientation First cow, tout d’abord, une œuvre qui fait passer le western, genre masculin s’il en est, dans une toute autre dimension, grâce à la vision de la réalisatrice américaine Kelly Reichardt (River of Grass). Loin des courses échevelées et des fusillades routinières entre Indiens et cow-boys, le film relate à petites touches précises délivrées à un rythme presque alangui en comparaison des westerns traditionnels le sort de deux hommes réunis par le hasard aux débuts de la conquête de l’Oregon. Ils essaient de faire fortune en… vendant des gâteaux à base de lait volé au propriétaire de la première vache importée dans la région. Même le traitement des moments de violence qui suit la découverte de leur méfait est délibérément occulté par la réalisatrice, là où les réalisateurs des westerns « classiques » s’en seraient donné à cœur joie, le tout filmé avec un beau regard cinématographique sur les paysages naturels de l’Oregon.

Dans un tout autre registre, comme pour montrer, cette fois, que le potentiel des réalisatrices féminines vaut bien celui des hommes, Carlo Chatrian avait pris la décision de programmer en compétition officielle The Intruder, de l’argentine Natalia Meta, qui propose un film à suspense qu’Alfred Hitchcock aurait sans doute pu intégrer avec peu de modifications dans sa célèbre suite de téléfilms « Alfred Hitchcock présente ».

Ce regard féminin sur le cinéma décidé par Carlo Chatrian se manifesta même dans plusieurs films de réalisateurs masculins, comme tout particulièrement Undine, de Christian Petzold, véritable ode au talent de l’actrice qui tient le rôle principal – et le film – de bout en bout, Paula Beer, vue notamment dans Frantz, de François Ozon, et qui pourrait bien devenir la nouvelle star du cinéma allemand. Elle parvient à rendre quasiment crédible le vieux mythe de l’Ondine des contes germaniques transposé à nos jours par l’œil bienveillant de Christian Petzold.

Un palmarès diversifié 

maxresdefaultLe jury de la compétition officielle présidé par Jeremy Irons délivra un palmarès diversifié mettant en somme d’accord les uns et les autres. L’Ours d’Or du meilleur film, très politique, fut décerné à There is no evil (Sheytan vojud nadarad)que le réalisateur iranien Mohammad Rasoulof a réussi à tourner et à présenter au Festival malgré l’interdiction de sortie du territoire et les difficultés d’exercer son métier dans son pays. Le film fut également récompensé par plusieurs des jurys « parallèles », puisqu’il obtint le Prix du Jury Œcuménique et le Prix de la Guilde du Film Allemand. L’orientation vers le cinéma féminin de la sélection fut doublement saluée par l’Ours d’Agent du Grand Prix, décerné à Never Rarely Sometimes Always, d’Eliza Hittman et par Undinecelui du Prix d’Interprétation Féminine bien mérité de Paula Beer pour Undine, justement, d’ailleurs également récipiendaire du Prix Fipresci de la Critique Internationale pour la compétition. Curieusement, l’Ours d’argent de la meilleure réalisation fut décerné au Coréen Hong Sangsoo pour The woman who Ran (Domanghin Yeoga), alors que l’on attendait plutôt Giorgio Diritti pour sa mise en scène aboutie de la vie du peintre Antonio Ligabue, Je voulais me cacher (Volevo nascondermi), que le jury choisit plutôt de saluer en donnant à son acteur, Elio Germano, l’Ours d’Argent du meilleur rôle masculin. On notera enfin que l’Ours d’Argent spécial du 70° Anniversaire fut décerné à Effacer l’historique, de Benoît Delépine et Gustave Kervern, une allégorie moderne sur les réseaux sociaux et leur influence parfois aussi forte qu’imprévisible sur le quotidien des individus aujourd’hui.

La Berlinale, ce n’est pas seulement la compétition, mais aussi en particulier deux sections d’importance, Panorama et le Forum, sans compter une toute nouvelle section crée cette année par la nouvelle équipe qui dirige le festival « Encounters » (Rencontres). C’est dire si les cinéphiles qui forment le nombreux public de la Berlinale ont de quoi faire, qui se sont pressés dans les nombreuses salles réparties dans la capitale qui reprenaient les films de l’une ou l’autre section du festival.

Dans la nouvelle section « Rencontres », ce fut La Métamorphose des oiseaux, le premier film de la portugaise Catarina Vasconcelos qui obtint le Prix Fipresci de la Critique Internationale. Cette section innovante donna même une place de choix aux imposantes 477 minutes de The works and Days (of Tayoko Shiojiri in the Shiotani Basin) réalisé par l’américain C.W. Winter et le suédois Anders Edström. Dans la section « Panorama », sorte d’équivalent local de la section « Un certain regard » à Cannes, ce fut Mogul Mowgli, du Pakistanais Bassam Tariq, qui obtint le Prix Fipresci de cette section, et dans la section « Forum », à la direction renouvelée pour ce qui était son 50° anniversaire, ce fut The Twentieth Century, du canadien Matthew Rankin, qui reçut le Prix Fipresci. On notera la grande diversité habituelle de cette section, dédiée à tous types de formes de cinéma, où l’on remarqua en particulier l’onirique In deep sleep de la jeune réalisatrice soviétique Maria Ignatenko qui fait preuve d’un travail sur l’image et le son d’une remarquable maîtrise.

202002246_1Les cinéphiles les plus tenaces de la Berlinale pouvaient aussi, entre autres, profiter de la section « Berlinale Special », qui fut marquée par la visite de Hillary Clinton elle-même à l’occasion de la projection de Hillary, le documentaire que lui a consacré Nanette Burstein. On pouvait aussi bénéficier d’un regard sur le cinéma allemand de l’année offert par la section « Perspective du Cinéma Allemand », et d’une belle rétrospective dont l’essentiel était la partie dédiée à King Vidor.
Son point fort fut incontestablement la superbe copie de La Grande Parade restaurée (et présentée) par Kevin Brownlow. Ses images noires et blanches colorées selon les moments en bleu, rose ou jaune étaient somptueusement mises en valeur par un accompagnement au piano sur scène (ici par Maud Nelissen), comme pour plusieurs autres des films muets du réalisateurs qui étaient présentés.

Un marché du film très fourni

Les premiers miasmes de l’épidémie due au coronavirus n’ont pratiquement pas eu d’influence visible sur le « Marché du Film Européen » berlinois, fondé par Beki Probst. En réalité devenu un marché mondial, il est maintenant dirigé par Matthijs Wouter Knol, et fut pratiquement aussi dense qu’à l’ordinaire, malgré, déjà, l’absence de la plupart des participants chinois habituels pour cause de virus et l’importance croissante de la SVOD qui le prive d’un certain nombre de films, déjà préachetés ou réservés par les Netflix et autres. Les professionnels français y étaient nombreux et actifs, nombre d’entre eux étant regroupés dans le stand « parapluie » d’Unifrance.

Carlo Chatrian et Mariette Riessebeek se sont par ailleurs bien gardés de modifier l’efficace opération « Talent Campus », qui accueille des jeunes professionnels du monde entier et qui est maintenant imitée par plusieurs festivals dans le monde, ce qui a concouru à parfaire, en somme, cette 70° édition de la Berlinale, en 2020 plus que jamais le premier grand rendez-vous du cinéma mondial de l’année.

 Philippe J. Maarek