Voir l’humain : regards sur la sélection de la 9ème édition de El Gouna Film Festival (du 15 au 23 Octobre)

Les conditions actuelles d’écriture, de réalisation, de production et de distribution du cinéma, difficiles et houleuses, ne sont plus un secret pour les professionnels du secteur. Ces difficultés ne sont toutefois pas équitablement réparties entre la rive nord et la rive sud de la Méditerranée. Le cinéma du monde arabe se bat et résiste pour continuer à raconter ses histoires. Dès lors, tout festival organisé dans la région est en soi un acte de résistance. El Gouna Film Festival (GFF) s’inscrit dans cette dynamique : pour sa 9e édition, il a proposé une sélection internationale placée sous le slogan « Cinéma pour l’humanité ».

Le cinéma demeure plus que jamais l’art du « voir », et nous vivons à une époque où le regard occupe une place centrale, réseaux sociaux obligent. Mais que voyons-nous, et qui, sur grand écran, dans un monde qui semble obéir à de nouveaux paramètres économiques, politiques et culturels ? La question est peut-être ambitieuse, mais elle s’est imposée à moi en visionnant les films de la sélection. Douze films, documentaires et fictions, étaient en compétition pour le jury de la Fipresci. Dans plusieurs d’entre eux, la narration opère d’abord par une forme de magie : la caméra parvient à nous montrer plus que ce que nous savons voir. C’est cette hypothèse que nous proposons d’explorer à travers cinq films, qui font du « voir » un acte à la fois esthétique, éthique et politique : de la caméra exposée à la mort (Citizen Ossema, American Doctor), à la parole des femmes face à l’oppression (A War on Women), puis à un regard attentif au temps, à la nature et à l’enfance (The Calf Doll, Whispers in May).

Voir Gaza autrement : la caméra face à la mort

Citizen Ossema, documentaire palestinien d’Ahmad Hassounah, filme les journalistes ciblés et tués à Gaza par l’armée israélienne. La caméra du réalisateur suit celle d’Ossema, journaliste palestinien, dont chaque plan défie une mort certaine. Entre vie privée et vie professionnelle, les deux caméras oscillent entre vérité et mort, amour et espoir, humanité et cruauté. Hassounah ne cherche pas à mettre en scène mais à mettre en vérité à travers un dispositif filmique, le film ne transfère pas des informations, il construit un discours autour de l’information.

Nous croyons avoir tout vu de Gaza, mais l’art de « voir » prend un sens nouveau dans American Doctor de Poh Si Teng, documentaire américain présenté en première au festival de Sundance et déjà plusieurs fois récompensé, notamment par un prix consacré aux droits humains. Le film suit le combat de trois médecins : Thaer Ahmad, Américain d’origine palestinienne; Mark Perlmutter, juif américain; et Feroze Sidhwa, de confession zoroastrienne. Ces médecins incarnent la différence religieuse, sociale et culturelle mais portent l’humain en eux. Opérer et tenter de sauver des vies, des corps meurtris, dans des hôpitaux gazaouis pris pour cibles et bombardés par l’armée israélienne. Telle est l’intrigue principale de ce documentaire, qui place l’être humain au centre du récit avec un style cinématographique épuré. Le film est un regard donné à Gaza pour s’interroger soi même en oscillant entre mise en scène et mise en jeu, entre vérité et véracité.

La parole des femmes : A War on Women

A War on Women de Raha Shirazi propose une narration féminine, filmée par une femme et portée par des femmes. Ce documentaire iranien interroge la place des Iraniennes sous le règne du Chah, puis après l’arrivée de l’ayatollah Khomeiny en 1979. Réfugiées, tuées, emprisonnées, humiliées, torturées parce qu’elles sont femmes : le film organise son récit autour d’archives d’une grande valeur, qui retracent plus de cinquante ans de luttes. Il dresse le portrait de plusieurs militantes (artistes, ministre, étudiantes, écrivaine) qui racontent une guerre déclarée contre elles au nom de la religion, alors qu’elles demandent simplement à être considérées comme des êtres humains.

Le temps, la nature et l’enfance : The Calf Doll et Whispers in May

La cruauté humaine ne naît toutefois pas uniquement des guerres : elle peut aussi se dissimuler derrière le progrès technologique, qui fascine mais oublie celles et ceux qui n’en veulent pas, ceux qui vivent loin des villes, en pleine nature, et fabriquent leur propre pain, leur propre nourriture. The Calf Doll d’Ankur Hooda, documentaire indien d’une grande poésie, mêle prise de vue réelle et animation graphique : le « voir » y est à la fois cinématographique et dessiné. Récit subtil et peu bavard, d’esthétique tarkovskienne, il déploie un rythme lent où le temps demeure réel, traduit par de nombreux plans-séquence. Le film n’a pas été écrit au préalable et les séquences n’ont pas été répétées. Ankur Hooda capte la vérité du moment telle qu’elle se présente devant sa caméra, et filme la terre, l’animal, la pluie, le brouillard, dans la lignée d’Andreï Tarkovski. The Calf Doll filme l’humain dans toute sa fragilité.

La nature est également au cœur d’un autre récit, celui qui a reçu le prix Fipresci : Whispers in May de Dongan Chen. Le film noue une relation singulière entre documentaire et fiction, ainsi qu’entre la réalisatrice et les quatre jeunes filles qu’elle filme: la cinéaste fait corps avec la caméra, se place à leur hauteur sans jamais les dominer et, bien au contraire, les protège. Le spectateur oublie la caméra et se laisse guider par Qihuo, quatorze ans, qui vient d’avoir ses premières règles au moment où l’on célèbre une fête traditionnelle chinoise, le « changement de robe ». Avec ses amies, elle décide de traverser les montagnes de Langshan pour aller chercher cette nouvelle robe. Ce long trajet illustre une transition à la fois physique, émotionnelle et symbolique. Avançant sur un rude chemin, les adolescentes se confient, rient, s’interrogent et rêvent. L’innocence de l’enfance cède peu à peu la place à l’inhumain, brisée par la cruauté de la vie. Poétique, à la manière d’un journal intime, le film alterne gros plans sur les visages et plans larges qui font découvrir une partie méconnue de la Chine : simple, belle, cruelle et pauvre. Whispers in May est un éternel départ, un chemin sans fin où, plus Qihuo avance, plus la cruauté prend place. Dongan Chen choisit de la suggérer plutôt que de la montrer, ou de ne pas la rendre visible.

« Voir » n’est jamais un geste neutre. Chez Ahmad Hassounah comme chez Poh Si Teng, la caméra témoigne et s’expose. Chez Raha Shirazi, elle donne la parole à celles que l’on a voulu réduire au silence. Chez Ankur Hooda et Dongan Chen, elle apprend à regarder délicatement, en prenant le temps, en laissant la place au suggéré. 

Pendant toute la durée du festival, nous avons peuplé les salles de nos hallucinations, de nos peurs, de nos désirs et de nos démons, pour « voir » des films qui racontent l’humain et découvrir une injustice, voire une colère, qui demeure une menace pour nous tous. Heureusement, le cinéma est là pour sauver l’humain en nous.

Henda HAOUALA