Mumbai 2026

De la contestation au contrôle discret ?

MIFF 2004–2026 : réflexions sur l’évolution d’un festival et des espaces du cinéma documentaire

Revenir à Mumbai pour la 19e édition du MIFF en 2026 représentait pour moi bien davantage qu’un simple retour dans un festival. C’était retrouver un lieu qui occupe une place toute particulière dans mon parcours de journaliste de cinéma.

Depuis plusieurs décennies, le MIFF se présente comme l’un des plus importants festivals internationaux consacrés au documentaire, au court métrage et au cinéma d’animation, réunissant cinéastes et professionnels du monde entier afin de favoriser les échanges, le débat et le dialogue créatif. C’est précisément cette ambition qui en a fait une référence majeure du cinéma documentaire indien — un festival que la FIPRESCI a accompagné pendant de nombreuses années, même si cette collaboration n’a pas toujours été un long fleuve tranquille.

En 2004, j’ai eu le privilège de faire partie du premier jury FIPRESCI invité au MIFF. Cette édition fut le théâtre d’un débat majeur sur le documentaire, la liberté d’expression et les relations entre les cinéastes indépendants et les institutions publiques.

Après l’instauration de l’obligation, pour tous les films indiens en compétition, d’obtenir un certificat du Central Board of Film Certification, des centaines de cinéastes , parmi eux ceux dont les films ont été refusés ainsi que d’autres qui avaient retirés leurs films de la sélection officielle en signe de protestation, ont fait naître juste en face du site officiel un autre lieu, Vikalp: Films for Freedom, initiative indépendante organisée par la Campaign Against Censorship. Les projections de leurs films exclus de la sélection officielle ont eu un succès fulgurant, tandis que les débats passionnés sur le rôle du documentaire s’y déroulaient librement et avec une remarquable intensité. Les tensions qui traversaient alors le MIFF étaient visibles, assumées et impossibles à ignorer.

Dix ans plus tard, en 2014, la collaboration entre le MIFF et la FIPRESCI prit fin. Cette interruption dura une décennie, jusqu’au retour bienvenu d’un jury FIPRESCI en 2024, présenté comme le signe d’une volonté renouvelée de dialogue avec la critique internationale.

Entre-temps, le cadre institutionnel du festival avait lui aussi profondément évolué. Avec l’intégration, en 2020, de la Films Division au sein de la National Film Development Corporation (NFDC), le MIFF est désormais pleinement inscrit dans le dispositif institutionnel du Ministry of Information & Broadcasting, Government of India 

L’évolution du festival au cours de la dernière décennie ne peut être comprise sans tenir compte de cette transformation structurelle.  Il ne s’agit pas d’un simple changement administratif : c’est l’ensemble du contexte dans lequel le festival est aujourd’hui conçu et organisé qui s’en trouve modifié.

Plus de vingt ans après ma première participation, j’ai ainsi découvert un paysage profondément différent. La question n’est plus seulement celle d’une confrontation ouverte ou d’une censure visible. Elle concerne désormais la manière dont l’espace culturel est organisé, programmé et mis en scène.

Il ne s’agit pas nécessairement d’une disparition du débat, mais plutôt d’une autre façon de négocier ce qui accède à la visibilité au sein de l’espace officiel du festival. La programmation de cette édition 2026 accordait une place importante au patrimoine national, à l’innovation technologique et aux réussites institutionnelles. Si cette orientation reflète sans aucun doute les priorités actuelles, elle semblait laisser moins d’espace à la tradition documentaire d’investigation sociale et politique qui a longtemps fait la force du cinéma documentaire indien.

Le documentaire possède cependant cette capacité remarquable de faire émerger des espaces de vérité, même dans des contextes plus contraints. Parmi les vingt-six films visionnés par le jury FIPRESCI, plusieurs œuvres en apportaient une démonstration éclatante.

Notre Prix FIPRESCI a été attribué à The Hug of Emptiness de Pradeep Kenchanuru, bouleversant portrait d’un homme engagé dans un long combat solitaire pour obtenir justice. Avec une grande pudeur, le film accompagne un homme qui, après avoir tout perdu, reconstruit patiemment son existence durant plus de vingt ans. Sans jamais céder aux effets dramatiques ni à la rhétorique, il fait de l’endurance elle-même un discret acte de résistance.

Autre très belle découverte, Waai de Sainath S. Uskaikar, récompensé par le ‘Silver Conch’ du meilleur documentaire indien, suit les quatre derniers chanteurs Waai d’une communauté nomade musulmane du Kutch. D’une grande beauté visuelle, le film saisit à la fois la poésie de leur existence itinérante et l’extrême fragilité d’une tradition orale aujourd’hui menacée de disparition.

Tout aussi remarquable, Jatra Pala: The Echoes of an Open Stage d’Arghhya Mukherjee, célèbre la vitalité du théâtre populaire bengali et l’engagement de celles et ceux qui continuent de faire vivre ce patrimoine malgré les profondes mutations culturelles de notre époque.

Mais la véritable vitalité du MIFF ne réside pas uniquement dans ses cérémonies officielles, ses structures institutionnelles ou sa programmation. Elle se déploie surtout dans les conversations, les rencontres et les échanges imprévus qui se nouent dans les couloirs, les cafés ou les espaces informels où cinéastes, critiques et spectateurs continuent de confronter librement leurs idées.

C’est sans doute là que la présence de la FIPRESCI retrouve tout son sens. Non parce que les critiques internationaux détiendraient une quelconque autorité particulière, mais parce que le dialogue entre festivals, cinéastes et regards critiques indépendants demeure l’une des conditions essentielles d’une véritable culture festivalière.

Les institutions évoluent. Les festivals se transforment. Mais la responsabilité de la critique reste la même : observer avec attention, dialoguer avec honnêteté et préserver les espaces où le cinéma peut encore surprendre, questionner et déranger.

Barbara Lorey de Lacharrière