L’animation caractéristique majeure du Festival de Cannes 2026
L’importance accordée aux films d’animation a été sans conteste l’une des caractéristiques majeures du 79e festival de Cannes. À l’exception notable de la compétition officielle, toutes les sections ont mis en avant au moins un long métrage animé et force est de constater que, parmi les dix films diffusés, les réussites ont été légion, de Carmen, l’oiseau rebelle de Sébastien Laudenbach (Quinzaine des réalisateurs) à In Waves de Phuong Mai Nguyen (Semaine de la critique), en passant Blaise de Dimitri Planchon et Jean-Paul Guigue (ACID) ou l’ébouriffant Jim Queen de Nicolas Athané et Marco Nguyen (Séance de minuit)… pour ne rien dire de la gaguesque mise en abyme de Vertige de Quentin Dupieux (Quinzaine des cinéastes). Que la plupart de ces titres aient été au moins coproduits par une société française (c’est même le cas de We are Aliens, du japonais Kohei Kadowaki, aussi à la Quinzaine) en dit long sur la vitalité artistique actuelle de la création animée dans la patrie de Michel Ocelot et Jean-François Laguionie. Seul le très beau Tangles de Leah Nelson (Séance spéciale) était strictement américain. Même si la plupart des observateurs font remarquer que ce succès artistique occulte la perspective d’un effondrement du secteur (l’écosystème de production paraît aujourd’hui menacé, tant par le spectre de l’I.A. que par les dangers qui pèsent sur l’audiovisuel public français, financeur traditionnel de l’animation française), c’est un splendide chant du cygne qui a résonné à Cannes.
L’Ouragan et Le Corset
Parmi les titres animés les plus emblématiques de la Croisette le plus attachant a sans doute été Le Corset, montré, acclamé et récompensé (Prix du Jury) dans la section Un certain regard. Louis Clichy, son réalisateur, diplômé de la prestigieuse école parisienne des Gobelins, n’en est pas à son coup d’essai. Il a été animateur chez Pixar (sur Wall-E et Là-haut) avant de coréaliser, avec Alexandre Astier, les deux longs métrages d’Astérix en image de synthèse (Le Domaine des dieux et Le Secret de la potion magique, en 2014 et 2018). Le Corset marque en ce sens un projet beaucoup plus personnel et un retour aux options graphiques initiales d’un cinéaste dont la première œuvre repérée était en 2003 une vidéo musicale de la chanson d’Edith Piaf et Théo Sarapo À quoi ça sert l’amour (What is love for), dont le dessin noir sur fond blanc accordait une importance essentielle à la trace et à l’esquisse. Le lien est artistiquement et thématiquement évident entre ce premier clip, qui renvoie à la fraîcheur des amours adolescentes et le long métrage montré à Cannes. Frappe ainsi d’emblée dans Le Corset, outre le style d’animation dessinée qui repose essentiellement sur la bidimensionnalité et le rendu de l’aquarelle, la teneur intime d’un projet dont la source scénaristique est de toute évidence autobiographique.
Le film, dont l’intrigue se situe dans la France des années 80, chronique la vie de Christophe, un garçon de onze ans élevé dans une famille d’agriculteurs de la Beauce. Le scénario a tout du récit d’éducation conventionnel : un jeune héros, entre enfance et adolescence, à l’heure des premières oppositions familiales, va découvrir l’amour et s’initier à la musique. L’essentiel, pourtant n’est pas là : Le Corset conte d’abord l’histoire d’une jeunesse entravée par le carcan d’un appareillage orthopédique sur fond de ruralité en pleine mutation. Alors que la faiblesse de sa colonne vertébrale menace le corps de Christophe d’effondrement, c’est aussi la mutation d’un monde agricole en crise, dont les modèles économiques traditionnels sont condamnés à disparaître, que le film décrit. De cette superposition subtile des deux niveaux de récit naît la belle idée graphique de Louis Clichy qui, amoureux de son territoire d’enfance, joue avec maestria de l’opposition entre la planitude beauceronne et la verticalité de la cathédrale de Chartres – dont les orgues joueront un rôle essentiel pour l’initiation musicale du protagoniste.
Au-delà de la valorisation du paysage, magnifié – sans être idéalisé – par la conjonction du tracé à l’encre de Chine et de la transparence teintée de l’aquarelle, le handicap devient l’occasion de découvrir le monde selon un autre point de vue et même, lorsque le personnage quitte son corset, de basculer dans une autre dimension. Au moment où l’univers vacille et semble se soumettre à son propre regard, fantasmant ainsi l’échappée du quotidien, Christophe se mue symboliquement en super-héros d’une réalité parallèle (ce que suggère d’ailleurs le titre international Iron Boy) et fait ponctuellement basculer le film dans le fantastique.
On songe alors à la réussite d’un autre film français, le très beau Phantom Boy (de Jean-Louis Felicioli et Alain Gagnol, en 2015), où un jeune garçon hospitalisé à New York se découvrait des pouvoirs extraordinaires : l’animation, déjà, parvenait à transformer la chronique quotidienne en réalisme magique. Le plus émouvant reste malgré tout dans Le Corset l’évocation de la relation du jeune garçon à sa famille et en particulier à son père. C’est en dehors des séquences fantasmées que le film parvient à restituer toute la subtilité d’une relation père-fils faite de silences, de malentendus et de marques d’affection maladroites.
Convoquant, en contrechamp à l’intemporalité du Requiem de Fauré, la variété française des années 80, Louis Clichy propose plusieurs écoutes inattendues et poignantes d’Ouragan, scie interprétée par Stéphanie de Monaco. Ce n’est pas là le moindre de ses exploits.
Thierry Méranger

